Omar Khadr par lui-même

«Je voudrais seulement qu’on me donne une chance»

Omar Khadr libre, sur le bord de l'eau.
Omar Khadr libre, sur le bord de l’eau.

par Michelle Shephard, journaliste spécialisée sur les questions de sécurité nationale, Toronto Star
Cet article a été publié dans le Toronto Star le 27 mai 2015

Edmonton – Omar Khadr est debout dans sa chambre à coucher et regarde dans le jardin. C’est sa deuxième journée de liberté après presque 13 ans derrière les barreaux, et il est gêné parce qu’il ne sait pas comment ouvrir la fenêtre.

«Ah, c’est comme ça. Voilà qui va être utile», dit-il lorsqu’on lui montre où lever le loquet. L’air frais envahit la pièce. «Il faisait chaud hier. C’est une des habiletés de base que je vais devoir apprendre, comment ouvrir ma fenêtre».

Ouvrir une fenêtre. Ouvrir un compte de banque. Obtenir un permis de conduire, une carte de bibliothèque. Il y a tant de petites choses à apprendre pour un homme que l’on a beaucoup vu dans l’actualité depuis qu’il a été blessé et capturé en Afghanistan à l’âge de 15 ans, et qui pourtant n’a jamais été autorisé à parler publiquement.

Pour la première fois depuis qu’il a été libéré sous caution plus tôt ce mois-ci [en mai 2015], Omar a accordé deux journées d’entrevues exclusives au Toronto Star et pour un documentaire qui sera diffusé sur les réseaux français et anglais de Radio-Canada.

Jusqu’à maintenant, Omar n’a existé que comme une caricature présentée et définie par d’autres: victime, tueur, enfant, détenu, pion politique, terroriste, pacifiste; il a été comparé à la fois au combattant de la liberté Nelson Mandela et au tueur en série Paul Bernardo.

Scènes provenant du documentaire «Omar Khadr: De l’ombre à la lumière»

Avertissement: scènes de violence. Scènes provenant du documentaire réalisé par Patrick Reed et co-réalisé par Michelle Shephard, journaliste au Toronto Star. Première mondiale diffusée sur la chaîne CBC le 28 mai 2015.

Il a été poursuivi par les administrations Bush et Obama, interrogé à Guantanamo par des agents du Service canadien du renseignement de sécurité quand le Parti libéral était au pouvoir, diabolisé par le gouvernement conservateur et défendu à titre d’enfant soldat par des personnalités bien connues comme le lieutenant-général à la retraite Roméo Dallaire et le militant pour la paix Desmond Tutu.

Quand Omar, maintenant âgé de 28 ans, a brièvement répondu aux questions des journalistes après sa libération le 7 mai 2015, il est apparu calme et modeste, il était articulé, parlait avec un léger accent canadien et souriait constamment.

Comment cela est-il possible?

Il a été élevé dans ce que certains ont appelé la «première famille canadienne du terrorisme», il a dû faire la navette, enfant, entre Scarborough et Jalalabad, il a été blessé par balle, capturé, torturé et emprisonné. Comment a t-il pu s’en sortir indemne?

Omar assure que son calme est réel. Il est ainsi.

«Les gens vont penser que je fais semblant», dit-il. «Tu sais, tu traverses une période très difficile, tu vis un traumatisme, on croit que tu vas être amer, que tu va haïr certaines personnes, que c’est logique. Ils vont dire que si un gars n’a pas ces émotions naturelles, il cache probablement quelque chose».

Durant ses premiers jours de liberté, il semble un peu perplexe parfois face aux choix qu’il peut maintenant faire. Quelqu’un est venu porter des petits gâteaux et il demande s’il peut en manger un pour le déjeuner.

Il fait souvent des blagues, s’excuse s’il nous fait attendre, n’est pas à l’aise quand l’attention est sur lui. Il remercie très souvent Patricia Edney, la femme de son avocat de longue date Dennis Edney, et accepte qu’elle le serre affectueusement dans ses bras et lui dise quoi faire dans la cuisine.

Omar vit avec les Edney pendant sa libération sous caution. Les Edney sont un couple uni et affectueux envers leurs deux fils et leurs deux chiens; Omar semble être comme chez lui. Il n’y a plus de traces du jeune Omar adolescent qui avait souvent l’air renfermé et taciturne durant ses audiences à Guantanamo il y a quelques années. Il donne l’impression d’être confiant et même parfois têtu, bien qu’il dise souvent se sentir peu sûr de lui et plutôt craintif.

Brève chronologie de la vie d’Omar

1986 – naissance; enfance.
1996 – Jalalabad; Talibans.
2002 – bataille; prison américaine.
2012 – derniers procès.
2015 – libération.

C’est avec réticence qu’Omar a accepté de raconter sa version des faits. Il aimerait mieux prouver qu’il n’est pas l’homme que le premier ministre Harper dit qu’il est.

«Je ne souhaite pas que les gens m’aiment. Je ne souhaite pas que les gens me détestent. Je voudrais seulement qu’on me donne une chance», dit-il.

Mais son voeu le plus cher ne se réalisera probablement pas, du moins pas à court terme.

«Je voudrais sortir de prison et être le gars d’à côté sur la rue, que personne ne connaît, que personne ne remarque, à qui personne ne fait attention. Ce serait ma vie idéale».

 

GUANTANAMO BAY - Omar Khadr walking the track at Camp 4 during morning prayers in November 2009. The Pentagon forbids journalists from taking any photos that show the faces of detainees. MICHELLE SHEPHARD / TORONTO STAR
GUANTANAMO BAY – Omar Khadr walking the track at Camp 4 during morning prayers in November 2009. The Pentagon forbids journalists from taking any photos that show the faces of detainees. MICHELLE SHEPHARD / TORONTO STAR
GTMO-sunset2
gtmo-shackles

«C’est comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre»

Évoquant son passé, Omar dit qu’il se sent émotivement détaché lorsqu’il pense à la fusillade de 2002 en Afghanistan au cours de laquelle un soldat américain a été mortellement blessé, aux journées d’interrogatoires à la prison américaine de Bagram, ou aux décennies d’emprisonnement à Guantanamo, où il a déjà été utilisé comme une serpillière humaine après avoir uriné sur lui-même.

À Bagram, une base militaire américaine en Afghanistan où de nombreux détenus étaient interrogés avant d’être transférés à Guantanamo, pratiquement tous les mauvais traitements étaient permis contre les prisonniers, selon l’interrogateur militaire américain Damien Corsetti, qui était surnommé «le monstre».

Dans une interview qu’il a accordée en 2013 dans une ville du sud des États-Unis où il vit depuis qu’il a quitté l’armée, Corsetti a déclaré: «ils nous ont dit que tout ce que nous faisions était légal».

Omar n’aime pas parler des traitements qu’il a subis à Bagram, il voudrait laisser le passé au passé.

Selon Corsetti, certaines des «techniques d’interrogatoire renforcées» incluaient la nudité forcée, suspendre les prisonniers par les poignets et verser de l’eau sur leurs visages recouverts d’une cagoule.

Il affirme que sa rencontre avec Omar à Bagram a été un point tournant pour lui. Il dit qu’en voyant cet enfant pris dans cet engrenage, il s’est demandé pour la première fois si cette guerre était juste.

«C’est en raison de l’injustice commise envers Omar que j’ai commencé à voir que j’étais dans l’erreur.» Omar n’aime pas parler des traitements qu’il a subis à Bagram, il voudrait laisser le passé au passé. «Dans une grande mesure, c’est comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre. Ce n’est pas un bel endroit. Je ne le souhaiterais pas à mon pire ennemi», dit-il.

Il répète que ce qu’il a vécu là — et plus tard à Guantanamo — ne l’a pas rendu amer.  «Je crois que chaque personne, chaque être humain, est capable du pire et du meilleur», dit-il. «Ceux qui ont fait ces choses terribles ne sont pas différents des autres.»

«Même les gens qui ont torturé. Il y en a plusieurs qui sont revenus en regrettant ce qu’ils avaient fait. Aussi longtemps qu’une personne est en vie, il y a de l’espoir que cette personne puisse changer». Au cours de ses premières années en prison, à Bagram, où il a eu 16 ans, puis à Guantanamo, il était «complètement mélangé émotivement et idéologiquement.»

«J’étais tout mêlé. Si j’étais avec un groupe de personnes, je me mettais à agir et à parler comme eux, je faisais la même chose qu’eux, et si ensuite on m’envoyait dans une autre partie de la prison, je m’adaptais.»

Mais Omar dit qu’il a pris la décision de penser par lui-même, et qu’il a été influencé non seulement par des détenus, mais aussi par des gardiens de la prison, ses avocats américains, ses avocats canadiens Edney et Nathan Whitling, des psychologues et plus tard par Arlette Zinck, une professeure d’Edmonton qui est allée le voir à Guantanamo.

Et il a appris à faire face à sa réalité et à contrôler ses émotions — la seule partie de sa vie qu’il pouvait contrôler.

«J’aimerais pouvoir pleurer sans avoir à penser que je pleure. Le faire et ne pas y penser. Ne pas essayer de rationaliser ou de comprendre pourquoi. Juste pouvoir exprimer ce que je sens», dit-il.

«J’ai vécu en prison pendant 12 ou 13 ans et je me suis comporté d’une certaine façon pendant toutes ces années, et je pense que ça va prendre un certain temps — mais pas trop longtemps j’espère — avant de me détendre et de cesser d’être sur mes gardes.»

Edney et Patricia avancent doucement dans ce processus, s’assurant qu’Omar se sente intégré au sein de leur famille. Lors de son premier jour de liberté, Patricia l’a emmené magasiner. Omar n’en revenait pas du prix des chaussettes. La boutique Apple l’a renversé et enthousiasmé. Mais alors qu’il cherchait des articles de toilette et une carte de fête des mères pour Patricia, il a figé.

«J’ai paniqué pendant un moment», reconnaît-il. J’ai essayé d’acheter quelque chose et j’ai paniqué parce que je ne sais pas quoi faire avec de l’argent et tout me semble tellement cher.»

ronTaylor
christopher-Speer

«J’ai des souvenirs mais je ne sais pas si ce sont les miens»

Omar Khadr a t-il lancé, quand il avait 15 ans, la grenade qui a fatalement blessé le sergent américain Christpher Speer en Afghanistan?

Oublions pour l’instant les questions légales plus larges, à savoir si le fait de tuer un soldat lors d’une fusillade constitue ou non un crime, et pourquoi Omar est la seule personne dans l’histoire moderne à avoir été accusée de ce délit.

Oublions qu’il n’avait que 15 ans.

Aux yeux de plusieurs, incluant la veuve de Speer, Tabitha, qui a lancé une poursuite de 134 millions de dollars devant un tribunal américain contre Omar, la question  de savoir qui a lancé la grenade demeure importante.

En 2010, dans le cadre d’une négociation de peine, Omar a déclaré à un jury de Guantanamo qu’il avait lancé la grenade. À son retour au Canada, il s’est rétracté.

Nous sommes assis dans le salon chez les Edney, qui vivent dans une banlieue cossue d’Edmonton. Les chiens Jasper et Molly sont dans le jardin pour que notre interview puisse se dérouler tranquillement.

Toute la journée, des fleurs arrivent à la maison des Edney, des voisins se présentent à la porte avec des plats cuisinés, et il y a plusieurs appels d’appui et d’encouragement à Omar: des étrangers, un sénateur, des avocats et des amis des Edney. Deux policiers sonnent à la porte:

«Bonjour, je suis Jason, heureux de faire votre connaissance. Voici ma collègue Sarah. Nous voulions seulement vous souhaiter la bienvenue… Nous espérons travailler avec vous et nous vous souhaitons tout le succès possible.»

Son accueil par les gens du quartier est plus que chaleureux. Il n’est donc pas surprenant qu’Omar préfèrerait rester dans le présent et retourne à regret à la fusillade du 27 juillet 2002.

Pendant des années, Omar pensait qu’il avait tué Speer. Puis des témoignages contredisant la version officielle du Pentagone ont surgi, selon lesquels il y aurait eu deux personnes en vie, et pas seulement Omar, dans le camp où a été lancée la grenade qui a tué Speer. Des photos montrant Omar ensevelis sous les gravats prouveraient, selon ses avocats, qu’il n’aurait pas pu lancer la grenade.

Depuis qu’Omar a signé une négociation de peine, les preuves qui avaient été présentées contre lui n’ont jamais été contestées. Omar affirme qu’il a signé cette entente seulement parce que ses avocats lui avaient dit que c’était la seule façon de sortir de Guantanamo.

«J’ai des souvenirs mais je ne sais pas si ce sont les miens, s’ils sont exacts ou non», dit Omar. «J’ai perdu conscience pendant plus d’une semaine… Ma mémoire est-elle meilleure que celle d’un soldat qui était sur place?»

Omar se trouvait dans le camp cette journée-là en tant qu’interprète pour trois hommes arabes liés aux talibans. Le propriétaire du camp les avait prévenus que les Américains s’en venaient et Omar dit qu’on lui a ordonné de surveiller la porte.

«J’étais debout, je ne faisais rien, et tout à coup quelque chose a explosé à côté de moi. J’ai été projeté, je ne sais pas, deux ou trois mètres plus loin, et je me suis relevé et c’est là que j’ai perdu mon oeil gauche, et mon oeil droit était aussi en mauvais état.»

Il dit que sa vision et sa mémoire étaient floues après l’explosion, mais il se souvient que les hommes avec qui il était l’ont traîné dans un autre coin du camp et lui ont donné une grenade et un fusil. Les forces spéciales américaines ont attaqué le camp au sol pendant que, dans les airs, des hélicoptères Apache, des avions chasseurs A-10 Warthog et F-18 pilonnaient le camp. Omar dit que c’est ensuite devenu silencieux et il a entendu des voix américaines.

«Ils criaient. J’ai eu peur. Je me suis dit: « qu’est-ce que je dois faire? » Je ne savais pas quoi faire, alors j’ai pensé, je vais juste lancer cette grenade et peut-être que cela les fera fuir. C’était tout ce que j’avais et je ne savais pas quoi faire alors j’ai lancé la grenade derrière moi.»

La grenade a explosé. D’autres cris. Omar a été touché dans le dos au moins deux fois, laissant des trous grands comme des cannettes de soda dans sa poitrine, par où les balles sont sorties. On l’a sorti des débris où il était enseveli et traîné en dehors du camp. Un médecin militaire américain lui a donné les premiers soins puis il a été transféré à Bagram.

«Quand j’ai repris connaissance à l’hôpital, un soldat est venu et m’a crié que j’avais tué un soldat américain et qu’ils allaient m’attacher au lit… Ils ont tout fait pour que ce soit le plus douloureux possible.» «Pendant très longtemps, j’ai cru que c’était ce qui était arrivé; est-ce le cas, je ne sais pas. J’ai toujours l’espoir que mes souvenirs soient peut-être faux».

Le Toronto Star a retracé et interviewé six membres des Forces spéciales américaines qui ont été impliqués dans la fusillade et tous ont affirmé qu’ils n’avaient pas vu Omar avant qu’il soit blessé.

«Est-ce que l’autre personne aurait pu lancer la grenade qui a tué Chris Speer?», demande un des soldats qui a accepté de donner une interview à la caméra en 2013, mais à la condition que son nom ne soit pas mentionné. «Oui, c’est possible. Cela fait-il une différence? Pas vraiment, parce qu’ils sont tous deux des combattants, prêts à se battre, prêts à tuer.»

Mais pour Omar, la précision est importante.

«Bien sûr que oui, puisque d’une part, j’ai tué quelqu’un et de l’autre, je ne l’ai pas tué.  Cela fait une énorme différence.»

EDMONTON - Omar Khadr et Dennis Edney dans la cour de la maison d'Edney à Edmonton. Omar vit chez Edney et sa femme Patricia dans le cadre des conditions imposées pour sa libération sous caution. La cour a aussi imposé un couvre-feu à 22:00 heures et il doit porter un bracelet électronique à sa cheville
EDMONTON – Omar Khadr et Dennis Edney dans la cour de la maison d’Edney à Edmonton. Omar vit chez Edney et sa femme Patricia dans le cadre des conditions imposées pour sa libération sous caution. La cour a aussi imposé un couvre-feu à 22 heures et il doit porter un bracelet électronique à sa cheville

«J’ai un million d’autres influences»

Même si Omar vit maintenant chez les Edney, il demeure un Khadr, un nom qui peut provoquer de vives réactions.

Certains blâment son père, Ahmed Saïd Khadr, un travailleur humanitaire proche de l’élite d’al-Qaïda, pour avoir envoyé son fils de 15 ans se battre dans cette guerre.

Peu après que les forces pakistanaises eurent tué le père d’Omar en 2003, sa soeur Zaynab et sa mère Maha Elsamnah ont fait des commentaires dans un documentaire de CBC qui ont beaucoup choqué la population canadienne. Interrogée sur les raisons qui l’ont amenée à déménager ses enfants canadiens en Afghanistan, Elsamnah a déclaré: «vous voudriez que j’élève mon fils au Canada et dès l’adolescence il prendrait de la drogue ou aurait des relations homosexuelles ou que sais-je encore?».

Les conditions de libération sous caution d’Omar limitent son accès à sa famille présentement — les appels téléphoniques doivent être supervisées et les visites en personne doivent être approuvées par son agent de cautionnement.

«Ils ont dit des choses qui n’étaient pas très brillantes, qu’ils n’auraient pas dû dire.  Ils ont des idées très arrêtées», a dit Omar de sa famille. «Je pense que ce sont de bonnes personnes. (Mais) ils n’ont pas réussi à composer avec le passé et le présent. Ils ont vraiment beaucoup de difficulté. Certains de mes frères et soeurs ont complètement coupé les ponts avec leur passé et d’autres vivent dans le passé et ne peuvent accepter le présent».

Bien que les commentaires de sa mère et de sa soeur puissent avoir eu un impact sur sa cause ou sur la réaction du gouvernement canadien, Omar dit qu’il ne les blâme pas.

Il ne croit pas que son père ait fait partie d’al-Qaïda, malgré ses liens d’amitié avec certains de ses membres. Et bien que les commentaires de sa mère et de sa soeur puissent avoir eu un impact sur sa cause ou sur la réaction du gouvernement canadien, il dit qu’il ne les blâme pas.

«Je ne suis pas d’accord avec beaucoup de choses qu’ils disent — et je sais que certaines choses qu’ils ont dites m’ont peut-être affecté ou ont affecté la perception que les Canadiens ont de moi — mais vous savez, nous vivons dans un pays libre et les gens peuvent dire ce qu’ils veulent.

J’ai été à Guantanamo pendant 10 ans, et s’il y a un endroit où j’aurais pu être endoctriné, c’est bien là», dit Omar.

«J’ai un million d’autres influences, alors je ne crois pas que les gens devraient s’inquiéter de celle de ma famille. En fait, je crois qu’ils pourraient être plus affectés par mon influence que moi par la leur. Du moins, c’est ce que j’espère.»

Omar Khadr et Patricia Edney font une balade à vélo et se détendent à la maison lors des premiers jours de liberté d’Omar, après sa libération sous caution le 7 mai 2015.
Omar Khadr et Patricia Edney font une balade à vélo et se détendent à la maison lors des premiers jours de liberté d’Omar, après sa libération sous caution le 7 mai 2015.
Khadr-Chips
Khadr-iPad

«Quand tu venais, ça me rappelait tout ce que je n’avais pas»

Il n’y a eu que de rares moments au cours de notre interview avec Omar où il s’est montré tendu ou a donné des signes qu’il sortait de prison. Il dit qu’il n’était pas inquiet quand la police est arrivée à la porte — pourtant il a semblé paniquer au début.

Lors de sa deuxième soirée de liberté, il a commencé à être nerveux vers 21 h 30. Nous étions à un restaurant italien près de chez les Edney et Omar s’inquiétait de son couvre-feu à 22 heures et voulait rentrer à la maison.

La première balade à vélo d’Omar s’est aussi révélée un défi.

«Je disais à Patricia que c’était vraiment bizarre pour moi de m’écarter de la piste cyclable. Je ne sais pas si vous vous en êtes rendu compte mais quand il a fallu tourner à gauche, Patricia a tourné en passant sur l’herbe et moi j’ai dû rester sur la piste cyclable», a t-il dit. «Je suis tellement habitué à vivre dans un environnement structuré, dans lequel je dois toujours suivre un chemin tout tracé, c’est impossible d’en dévier, impossible de prendre un raccourci, tout est toujours très contrôlé.»

Il dit qu’il se sent parfois comme un adolescent.

«J’aimerais pouvoir prendre quelques mois pour chaque année que j’ai perdue, juste pour pouvoir faire l’expérience de ce que je n’ai pas vécu et acquérir cette maturité», dit-il.

Lors de notre dernier après-midi, Edney et Omar étaient assis dans la cour avec les chiens à leurs pieds.

Edney n’appelle pas Omar son fils, mais Patricia et lui le traitent comme un membre de la famille et la conversation est décontractée. Edney fait des blagues sur l’appétit d’Omar qui les mènera à la ruine, sur les tâches ménagères qu’il devra accomplir et la grande quantité d’arrangements floraux à faire. Dans quelques jours, ils vont l’emmener avec eux à leur chalet en Colombie-Britannique.

Les vies d’Edney et de Omar se sont entrecroisées pendant des années, et il semble que cela va continuer pendant encore longtemps.

Omar dit qu’il a toujours été impressionné par la fidélité d’Edney et de Whitling à sa cause, mais que les visites d’Edney à Guantanamo lui étaient douloureuses.

«Elles étaient très appréciées mais elles étaient très difficiles en même temps», dit-il. «Parce que tu comprends, j’étais en prison, je m’habituais à cette vie, je savais à quoi m’attendre, je connaissais la routine, et puis tu arrivais et tu me rappelais tout ce que je n’avais pas.»

Il dit maintenant qu’il se sent chanceux d’avoir tout ce qu’il a et même, certains jours, d’être passé à travers cette difficile épreuve.

«Les choses arrivent pour une raison et parfois tu dois tomber pour pouvoir apprécier d’être debout.»

Michelle Shephard est une journaliste spécialisée sur les questions de sécurité nationale au Toronto Star, lauréate de plusieurs prix, et auteure de Guantanamo’s Child (2008) et de Decade of Fear – Reporting from Terrorism’s Grey Zone (2011). Elle a collaboré avec le réalisateur Patrick Reed pour co-réaliser le documentaire «Omar Khadr: de l’ombre à la lumière», dont la première mondiale a été diffusée le 28 mai 2015 sur la chaîne CBC. Suivez-là sur Twitter@shephardm.

Pour lire l’article original en anglais: http://projects.thestar.com/omar-khadr-in-his-own-words/