Omar Khadr : le dossier secret

NOTE du site PourOmarKhadr.com

Ceci est la traduction intégrale d’un article écrit peu avant le rapatriement d’Omar Khadr dans une prison canadienne en 2012. Bien que la perception de l’opinion publique envers Omar Khadr ait quelque peu changé depuis sa libération sous caution le 7 mai 2015, nous estimons que cet article présente toujours un grand intérêt parce que c’était la première fois qu’on pouvait lire un témoignage d’Omar dans ses propres mots, ce qui aide à mieux comprendre ce qu’il a eu à vivre durant sa longue détention, notamment les interrogatoires et les traitements souvent inacceptables auxquels il a été soumis.

Omar Khadr : le dossier secret
(The secret Omar Khadr file)

Michael Friscolanti Maclean’s, 27 septembre 2012

Omar Khadr à Guantamo
Omar Khadr à Guantanamo

Omar Khadr a passé une bonne partie de sa jeune existence à répondre à des questions. (Parfois avec honnêteté, parfois non.) Les visages de ses interrogateurs ont changé au fil des ans – hommes, femmes, Américains, Canadiens – mais les questions plus rarement. Le noyau de chaque interrogatoire restait le même. Comment un enfant de 15 ans de Toronto s’est-il retrouvé sur la ligne de front en Afghanistan? Quelle était la relation de ton père avec Osama Bin Laden. As-tu lancé la grenade qui a tué le sergent Christopher Speer? (Comme lui a envoyé un agent du CSIS : «T’es pas juste tombé comme ça d’un camion de navets… Tu pourrais probablement nous dire un tas de choses intéressantes ».)

Le 15 juin 2010, l’homme qui posait les questions n’était pas un simple interrogateur. Il s’agissait de Michael Welner, un psychiatre légiste réputé, basé à New York. Engagé par les procureurs du Pentagone, le travail de Welner consistait, entre autres, à faire une évaluation personnelle de Khadr avant son procès fort attendu pour crimes de guerre. Lorsqu’ils se sont assis face à face en ce mardi matin, à l’intérieur des grillages acérés de Guantánamo Bay, Khadr était à quelques mois de son 24e anniversaire. Avec sa forte barbe et son torse musclé, il n’avait plus du tout l’air de l’ado maigrichon qui avait été abattu et capturé par les troupes américaines huit ans auparavant.

« Si je devais vous demander quels sont les cinq pires souvenirs de votre vie, quels sont-ils? », demande Welner.

« Et bien, il y a un souvenir énorme, horrible, et qui dure toujours, et c’est l’endroit où nous sommes aujourd’hui », répond Khadr. Il est assis sur une chaise, les pieds enchaînés au plancher.

« Que voulez-vous dire? », demande Welner.

« Et bien, si je suis libéré, je ne voudrais pas me souvenir de cet endroit ».

« Vous voulez dire Guantánamo? »

« Oui ».

Pendant cet échange, une caméra vidéo enregistre chaque mot.

« Quelles sont les cinq choses que vous regrettez le plus dans votre vie? », demande Welner.

« Regretter? », réplique Khadr.

« Oui ».

« Je ne crois pas que j’ai eu le choix dans ma vie de regretter quoi que ce soit, parce que je n’ai fait aucun choix que je puisse regretter ».

« Selon vous, quelles sont les cinq pires choses que vous avez fait dans votre vie? »

« Je ne me blâme pas pour des choses que je n’ai pas eu le choix de faire ».

« Mais je vous ai posé une différente question », dit Welner. « Nous parlons de regret. Selon vous, quelles sont les cinq pires choses que vous n’ayez jamais faites? »

« Cela va prendre quelqu’un qui a plus d’expérience pour dire que ce que j’ai fait était mauvais ou non », répond Khadr.

Alors que la caméra enregistre, Welner demande à Khadr ce qui lui manque le plus de sa vie antérieure.

« Être aimé », répond-il, en un murmure à peine perceptible.

« Pardon? », dit Welner.

« Être aimé », répète Khadr.

« Pensez-vous beaucoup à cela? »

« J’essaie de ne pas trop penser à mes souffrances. »

Un moment, Khadr pose la tête sur la table devant lui, emplissant la pièce d’un bref silence. Pendant qu’il saisit un papier mouchoir et s’essuie le nez et les yeux, Welner continue à lui demander ses espoirs et ses désirs.

« Il y a beaucoup de choses qui me manquent », réplique Khadr en se redressant. « Cela me manque qu’on me fasse confiance ».

« Pouvez-vous m’aider un peu à comprendre cela? », demande Welner.

« Personne ne me fait confiance, et ils ne me font pas confiance à cause de choses que je n’ai pas faites, ou alors qu’on m’a forcé à faire. On ne m’a jamais donné une chance ».

« Donc, cela vous manque de vous sentir aimé et qu’on vous fasse confiance. Qui d’autre vous manque, et quoi d’autre? »

« Ma famille me manque, et le sentiment de sécurité », dit-il.

« Pourquoi ai-je l’impression que vous ne vous sentez pas vraiment proche de qui que ce soit dans ce monde? »

« Comment puis-je être proche de qui que ce soit? », réplique Khadr. « J’essaie. Je n’ai tout simplement pas l’impression que quelqu’un me tend la main ».

Quatre mois après avoir prononcé ces mots, Omar Khadr se tenait devant une commission militaire américaine et plaidait coupable à cinq chefs d’accusation, incluant le meurtre au combat du sergent Speer, un médecin de la Delta Force, et père de deux enfants. Dans un énoncé des faits approuvé, la pierre angulaire de son plaidoyer, Khadr a admis avoir lancé la grenade fatale le 27 juillet 2002, qu’il était un combattant loyal d’al-Qaeda obsédé par l’idée de tuer des Américains « partout où on peut les trouver, » et que son père canadien était un leader dans le réseau de bin Laden.

À l’audience de condamnation de Khadr en octobre 2010, Welner a témoigné pour l’accusation, décrivant son sujet d’entrevue comme « plein de rage » et « hautement dangereux », une « vedette rock » à Guantánamo Bay qui, non seulement n’avait exprimé aucun remord, mais avait passé des années à « mariner dans une communauté d’Islamistes radicaux endurcis et belliqueux ». Selon les termes de Welner, Khadr avait grandi pour devenir « un souverain d’al-Qaeda ».

Bien qu’un jury militaire l’ait condamné à une peine de 40 ans de prison (15 de plus que ce que réclamaient les procureurs), le plaidoyer négocié assurait à Khadr de ne pas purger plus de huit ans. L’entente spécifiait également qu’après avoir passé 12 mois à Cuba, Khadr serait autorisé à demander un transfert dans une prison canadienne. (Ottawa n’avait pas été impliqué dans les négociations, mais le gouvernement de Stephen Harper avait envoyé une note diplomatique aux Américains, disant qu’il serait « enclin à considérer favorablement » une telle demande de transfert.)

Deux ans plus tard, Khadr reste confiné dans une cellule à Guantánamo Bay. La Maison Blanche est en partie responsable de ce délai; il a fallu aux Américains jusqu’en avril – 18 mois après son plaidoyer de culpabilité – pour approuver officiellement son transfert. Mais Vic Toews, le ministre canadien de la Sécurité publique, a également prolongé le processus. En juillet, il a demandé au Pentagone de lui transmettre une copie de l’interrogatoire de t, ainsi qu’une autre évaluation filmée menée par un psychologue de l’armée U.S. Curieusement, le gouvernement Harper a déclaré n’avoir découvert que récemment (via les reportages des médias) l’existence de ces vidéos – et qu’il devait les visionner avant de se prononcer sur la demande de Khadr.

Le Pentagone a livré les vidéos tôt en septembre, à la stricte condition que seuls des officiels triés sur le volet seraient autorisés à visionner ce matériel classifié. Les autres concitoyens canadiens de Khadr ne sont pas autorisés à entendre ce qu’il a dit.

Jusqu’à maintenant.

Maclean’s a pu examiner une transcription intégrale de l’entrevue de sept heures de Welner – le coup d’œil le plus candide jusqu’à présent sur le véritable Omar Khadr. Pour un homme dont l’histoire a été racontée tant de fois par tant d’autres personnes (journalistes, auteurs, réalisateurs documentaires, avocats de tous les côtés), l’entrevue de Welner offre au public une occasion rare: Khadr dans ses propres mots.

Par moment, il apparaît comme la victime qu’il prétend être : un « enfant » lancé dans la guerre, exploité par « tout le monde » et hanté par des cauchemars. Une « personne très paisible », il aspire à rentrer au Canada – « un endroit que je peux appeler mon foyer » – pour y continuer sa vie. (À un moment, il évoque la fille qu’il espérait épouser, une jeune amie qu’il a rencontrée peu avant sa capture). Khadr insiste, de façon répétée, qu’il n’a pas vraiment tué qui que ce soit ce jour-là, et fournit des détails nouveaux sur la torture qu’il a prétendument subie pendant sa décennie sous détention américaine. La conversation suggère également que Khadr a subi certaines formes d’abus sexuel, soit aux mains de jihadistes adultes en Afghanistan, ou de codétenus à Guantánamo.

Cependant, à d’autres moments durant l’entrevue, Khadr s’exprime exactement comme l’homme décrit par Welner au tribunal : impénitent, et guère convaincant. Il nie avec véhémence les connexions de son père avec al-Qaeda – « Je connais mon père et je n’accepte pas que qui que ce soit dise que c’est une mauvaise personne. » – et compare les camps d’entraînement de bin Laden à de simples clubs d’arts martiaux. Il tourne autour de certaines questions (à propos de 9/11, de ses frères et sœurs, de la mort de son père) et lorsqu’on lui présente une vidéo où on le voit habilement connecter et poser des engins explosifs improvisés, il a peine à regarder l’écran. « À quoi bon? », demande-t-il.

À aucun moment Khadr n’accepte un soupçon de responsabilité pour son sort, repoussant invariablement le blâme sur tous les autres. Excepté, bien entendu, l’homme qui l’a expédié au combat. « Je crois qu’il était simplement un père normal », dit Khadr. « Il essayait simplement d’élever ses enfants de la bonne manière ».

DANS SA PRATIQUE PRIVÉE, Michael Welner se spécialise dans les patients violents, qui ne répondent pas très bien aux autres traitements. En cour, il a été consulté sur quelques-uns des dossiers criminels les plus importants en Amérique, de l’enlèvement d’Elizabeth Smart au procès d’Andrea Yates, cette mère de Houston qui a noyé ses cinq enfants dans une baignoire (et qui a par la suite été déclarée folle). Welner est surtout reconnu pour avoir développé « l’Échelle de dépravation », un projet de recherche visant à quantifier le mal.

« Et bien, content de vous rencontrer » dit-il à Khadr au moment de s’asseoir.

« Moi aussi », dit Khadr.

Un homme mince aux cheveux foncés et à la voix grave, Welner explique comment il a parcouru attentivement le dossier, et qu’il avait un tas de questions à poser. « Vous êtes dans le système depuis un moment », dit-il.

« Ouais », répond Khadr. « Je parie que vous avez eu beaucoup de lecture à faire ».

Les Canadiens, bien sûr, sont déjà très familiers avec le dossier. Né à Scarborough, Ontario, le 19 septembre 1986, Omar est le quatrième fils de Ahmed Said Khadr, un immigrant égyptien qui a déménagé au Canada pour faire des études d’ingénieur avant de prêter allégeance à Osama bin Laden. Le patriarche des Khadr a d’abord fait les manchettes au milieu des années 90, lorsque les autorités pakistanaises l’ont arrêté en lien avec un attentat à la bombe meurtrier dans une ambassade à Islamabad. Il a été libéré quelques mois plus tard – après que le premier ministre Jean Chrétien, en visite officielle au Pakistan, ait personnellement abordé son cas avec la regrettée Benazir Bhutto. (Chrétien a aussi rendu une visite rapide au clan Khadr, incluant Omar, alors âgé de huit ans.)

La famille est éventuellement rentrée au Canada, mais très brièvement. Dès 1997, ils étaient en Afghanistan, habitant dans le même camp que bin Laden et ses épouses. Travailleur « caritatif » dirigeant des orphelinats, Ahmed Khadr consacrait davantage son énergie à canaliser de l’argent vers des camps d’entraînement d’al-Qaeda – ceux-là même où ses fils ont appris le maniement de la Kalashnikov. Selon le témoignage ultérieur d’un officier supérieur de la GRC, dans un affidavit assermenté, Khadr « avait créé sa propre ‘cellule terroriste’ et endoctrinait ses enfants dès leur plus jeune âge selon les valeurs et croyances d’extrémistes criminels. » Lorsque les forces pakistanaises l’ont finalement abattu (en 2003, un an après la capture d’Omar), Ahmed a été salué comme un « héros de guerre sainte » et « membre fondateur » d’al-Qaeda.

Ses enfants, pour le meilleur ou pour le pire, sont ce qui reste de son héritage. Son très cher Omar – abattu, enchaîné, et accusé de meurtre après un échange de feu mortel avec les forces spéciales américaines –, a passé dix ans de sa vie enfermé à Guantánamo. Kareem, un autre fils, est confiné en chaise roulante, abattu et paralysé au cours du même raid qui a tué son père. Abdullah, le fils aîné, était recherché par le FBI sur des accusations de trafic d’armes, alors que Zaynab, la fille aînée, a fait l’objet de son propre mandat d’arrêt par la GRC. (Dans des entrevues média, Zaynab avait aussi rendu gloire aux suicides à la bombe, rationnalisé le terrorisme, et souhaité qu’elle ait le courage de mourir en martyre. Lorsque bin Laden a été tué en 2011, elle a déploré sa mort sur sa page Facebook, demandant à Allah de « nous donner le sabre et la force de continuer le combat ».)

C’est un autre frère Khadr, Abdurahman, qui a le premier admis la vérité sur son éducation, disant à un journaliste que les siens étaient « une famille al-Qaeda » et que son père l’avait encouragé de façon répétée à devenir un kamikaze.

Exception faite d’Omar, la famille entière – tous citoyens canadiens – est de retour à Toronto.

« Je ne vais pas vous laisser croire que je suis ici pour vous aider », dit Welner à Omar. « Mais je suis ici pour vous dire que je considère ce que je fais comme sérieux, et ce qui est le plus important pour moi, c’est d’être impartial et exact ».

« C’est tout ce que je demande », dit-il.

Pendant que Welner écoute, Khadr explique qu’il a vécu à Toronto seulement deux ans de sa vie : en 1re et en 4e année. Il a passé le reste de son enfance au Pakistan, et a quitté l’école, tout comme ses frères aînés, après la 8e année. (« C’est comme une année maudite », dit-il.) Parlant couramment quatre langues (arabe, anglais, pashto et farsi), Khadr dit qu’il agissait comme traducteur pour son père, alors que celui-ci voyageait à travers l’Afghanistan déchiré par la guerre, pour inspecter ses orphelinats. Souvent, son père sermonnait la famille sur la chance qu’ils avaient. « Mon père disait : ‘Vous savez, il faut être reconnaissants. Vous avez vos parents. Ces pauvres enfants n’ont pas de parents’. »

Même du fond de sa prison, Khadr est pleinement conscient de la publicité oppressante générée autour de son cas. Il a même vu certains des documentaires, incluant le témoignage d’Abdurahman révélant le secret de la famille. « Comme il le dit en parlant de lui-même, il est le mouton noir », dit Khadr à Welner, en réponse à une question sur son frère. « C’est un cœur tendre, mais il est très, très obstiné. Il aime se vanter. Il n’aime pas être lié par quoi que ce soit. Voilà pourquoi, vous comprenez, il a eu plein de problèmes avec mon père. Vous savez, il aime faire tout ce qu’il veut ».

« Comment votre père réagissait-il à cela? », demande Welner.

« De plusieurs manières, vous voyez? Parfois en le frappant, parfois avec le poing, parfois en lui parlant. Juste comme un père normal ». (Quant à l’histoire de suicide à la bombe d’Abdurahman, Omar insiste que « ce n’est même pas vrai ».)

L’un après l’autre, Welner l’interroge sur chacun de ses frères et sœurs.

Zaynab : « Elle était comme une deuxième mère », dit Khadr. Une personne avec qui il partage un lien « très, très proche ». « Il n’y a rien de négatif que je puisse dire sur ma sœur », explique-t-il, ajoutant pas la suite : « Elle fait ce qu’elle croit, et elle dit ce qu’elle croit. Elle a une grande confiance en ses convictions ».

Abdulah : « C’était le type ‘raisonnable’, qui ne voulait jamais enfreindre le règlement ». Au moment de cette entrevue, Abdullah était en prison à Toronto, refusant l’extradition aux États-Unis, sur l’accusation d’avoir fourni des armes devant servir contre les troupes de la coalition en Afghanistan. « Je crois qu’il est enfermé injustement », dit Omar. « Je ne crois pas qu’il ait fait quoi que ce soit, parce que je connais mon frère ». (Un juge ontarien a ultérieurement refusé d’approuver l’extradition d’Abdullah, citant « l’inconduite flagrante » (‘gross misconduct’) des représentants officiels américains.)

Kareem? « D’après ce que j’ai su », dit Omar, « il était avec mon père quand mon père est mort. Il essayait de s’enfuir et il a été abattu dans le dos ».

« Quelles sont vos pensées et vos sentiments à ce propos? », demande Welner.

« J’essaie de ne pas y penser », répond Khadr. « Quand je commence à y penser, ça me rend triste et j’ai… de mauvais souvenirs me viennent en tête, alors j’essaie de ne pas m’en souvenir ».

Welner est franc. Il dit à Khadr que, selon ce qu’il a compris, son père était un leader d’al-Qaeda, qui a été tué en compagnie d’autres terroristes, et que son jeune frère, qui avait alors seulement 14 ans, était à ses côtés. (Après son retour au Canada, Kareem lui-même déclara qu’il rêvait de mourir en martyr, obsédé par les 72 vierges qui l’attendaient au paradis). Omar, cependant, se montre défiant, exigeant de connaître la source des informations de Welner. Encore et encore, il défend son père. « Je peux dire qu’il n’est pas al-Qaeda, et je fonde cette conviction sur les faits réels », dit-il. « Je vivais avec mon père, et je l’ai vu ».

Welner continue : « Avez-vous été surpris quand votre père est décédé? »

« J’ai été attristé », répond Khadr.

« Avez-vous été surpris? », demande-t-il encore.

« Que voulez-vous dire par surpris? »

« Surpris. Avez-vous été choqué? »

« J’ai été très triste ».

Welner le presse davantage. « Vous n’avez pas répondu à la question ».

« Je ne sais pas », dit Khadr. « J’étais très triste, c’est tout ce que je peux répondre ».

Khadr dit qu’il n’a pas pensé à son père « plus de dix secondes » depuis le jour où il a appris sa mort.

« Pas une seule fois? », demande Welner.

« Pas une seule fois ».

« Est-ce que cela vous surprend? »

« C’est mieux pour moi », dit Khadr.

« Parce que? »

« Parce que ça m’apporte beaucoup de tristesse. Et quand on est dans un endroit comme ici, vous savez, on essaie de réduire la charge de tristesse et de pression qu’on éprouve ».

« Pensez-vous que votre père serait fier de vous s’il était vivant? », poursuit Welner.

« Je ne crois pas avoir fait quoi que ce soit qu’il m’aurait dit de ne pas faire », dit Khadr.

« Donc, la réponse est oui? »

« Je l’espère ».

OMAR KHADR AVAIT 14 ANS la dernière fois qu’il a posé le pied en sol canadien. Selon sa propre estimation, il a débarqué à Toronto en février 2001 et a passé les quelques mois suivants à reprendre contact avec ses proches. Un oncle l’a amené à une partie de baseball. Un autre l’a amené au zoo. Il est reparti pour l’Afghanistan cet été-là, quelques semaines à peine avant l’attaque du 11 septembre.

« Regardez-vous les nouvelles? », demande Welner.

« Pas beaucoup ».

« Que veut dire ‘Pas beaucoup’? »

« Et bien, j’avais l’habitude d’écouter les nouvelles, mais il y a trop de tragédies », dit Khadr. (Il préfère regarder les réseaux sportifs).

« À votre avis, quels sont les plus grands problèmes dans le monde musulman? »

« Je pense que le plus grand problème dans le monde musulman est qu’ils ne sont pas de bons musulmans », réplique Khadr.

« Pouvez-vous m’aider à mieux comprendre? », demande Welner.

« Et bien, je me compare au Prophète, n’est-ce pas? Et il n’y a personne –dans toute l’histoire de l’Islam – il n’y a eu personne d’autre que le Prophète qui a eu de meilleurs rapports avec les juifs et les chrétiens, ou avec, vous savez, les non-musulmans. Nous sommes censés être comme lui, mais les gens ne sont pas comme lui. »

« Qu’est-ce que les musulmans peuvent faire différemment pour changer cela? »

« Je suis sûr qu’il y a plein de choses qui peuvent changer, mais je ne sais pas ».

« Que pensez-vous du 11 septembre? », demande Welner.

« Ce fut une tragédie », répond Khadr.

« Qu’est-ce qui en fait une tragédie? »

« Tuer des innocents est tragique ».

« Croyez-vous que les États-Unis méritaient cela ? »

« Ça n’est pas à moi de le dire, mais comme je vous ai dit, je ne crois pas qu’on peut tuer des gens innocents ».

« Bien, avez-vous une opinion? »

« Nulle personne innocente ne mérite de mourir ou d’être tuée », dit Khadr. « C’est tout ce que j’ai à dire. Américains, musulmans, juifs, mormons, peu importe. L’âme humaine est sacrée et chacune doit être protégée, et non maltraitée. Alors, pour moi, une âme humaine est une âme humaine, sans égard à sa religion ou à son pays. Elles sont toutes protégées. »

« À votre avis, comment cela se passerait pour vous, en tant que fervent musulman, de vivre au Canada? », demande Welner quelques instants plus tard.

« Je pratiquerais ma religion, et tout le monde peut pratiquer sa propre religion », répond Khadr.

« Avez-vous l’impression que c’est facile de pratiquer votre religion de façon fervente là-bas? »

« Et bien, j’espère que personne ne va me dire de ne pas pratiquer ma religion, mais je crois avec confiance que le Canada ne va pas tenter de me faire du mal si ma religion… »

Welner l’interrompt. Il a lu certaines des lettres que Khadr a reçues de sa famille et « ils sont très offensés par certaines choses qu’ils voient » au Canada. « Bien sûr, ils ont la liberté de religion là-bas », dit Welner. « Mais comment cela va se passer pour vous dans un environnement où les gens peuvent faire des choses qui sont offensantes pour vous? »

« Et bien, je pense que vous savez maintenant que je suis OK avec tout le monde », répond Khadr. « Et je peux vivre avec tout le monde, vous savez? Si vous n’essayez pas de me faire du mal personnellement, alors vous pouvez faire tout ce que vous voulez… Chacun a le droit de faire ce qu’il veut, aussi longtemps que cela ne va pas me faire de mal ».

Alors que l’entretien se poursuit, Khadr concède que sa famille a eu de la difficulté à « s’intégrer à la communauté ».

« Croyez-vous que cela soit possible? », demande Welner.

« Qu’ils parviennent à s’intégrer? », réplique Khadr.

« Ouais, ou pensez-vous que les choses sont comme elles sont, en quelque sorte, et que la prochaine fois que quelqu’un va être arrêté pour un complot d’al-Qaeda, cela va simplement se retourner contre la communauté, et faire en sorte que ce sera encore plus difficile pour eux de s’intégrer? »

« Malheureusement, c’est probablement ce qui va arriver », dit Khadr. « Une de mes espérances, c’est que les gens puissent effacer cette connexion de tout ce qui est terroriste avec les musulmans. C’est comme si, comme si maintenant, tout ce qui a quelque chose à voir avec le terrorisme, on regarde tout le temps les musulmans… Alors je souhaite que, vous savez, que les gens arrivent à surmonter cette paranoïa des musulmans, vous savez, d’essayer de mettre tout le blâme sur eux? »

« Comprenez-vous pourquoi les gens aux États-Unis et au Canada font une association entre le terrorisme et les musulmans? »

« Je le comprends, oui », réplique Khadr. Mais les gens ont besoin de se montrer plus « ouverts d’esprit », dit-il. « Vous savez, un million de musulmans peuvent faire quelque chose de mal. Mais cela ne veut pas dire que la millionième-plus-une personne est mauvaise elle aussi. Il nous faut parvenir à cet état d’esprit pour pouvoir nous considérer des gens modernisés, et des gens civilisés ».

À L’ÉTÉ 2008 – six ans après l’échange de coups de feu, et toujours en prison – Omar Khadr appose sa signature à un affidavit de 9 pages qui décrit, en détails effarants, les tortures présumées qu’il a subies aux mains de ses geôliers américains. Des chiens qui aboient. Un sac sur la tête, serré autour du cou. « Des lumières extrêmement vives » dirigées sur ses yeux gravement blessés. « Plusieurs fois », écrit-il, « les soldats m’attachaient les mains au-dessus de la tête, enchaînées au cadre de porte ou au plafond, et me gardaient ainsi, debout, pendant des heures ». Un gardien, dit-il, « m’a envoyé un pet en plein visage ».

Khadr a été transporté par avion de Bagram, Afghanistan, à Guantánamo Bay en octobre 2002, un mois à peine après son 16e anniversaire. « Je ne voulais pas m’exposer à d’autres sévices, alors je disais toujours aux interrogateurs seulement ce que je pensais qu’ils voulaient entendre », écrit-il. Malgré cela, affirme Khadr, la torture a continué. Isolation. Privation de sommeil. Pas de Coran dans sa cellule. D’après l’affidavit, un interrogateur lui a craché au visage, tiré les cheveux, et menacé de faire venir un autre associé – le « soldat numéro 9 » – pour le violer. « L’interrogateur m’a dit : ‘Ta vie est entre mes mains’ ».

Au cours de l’entrevue, Welner demande à Khadr de parler de ces tortures, de partager ses expériences dans ses propres mots. « Mon affidavit peut-il servir à cela? », réplique Khadr.

« Non », répond Welner. « Je l’ai lu ».

« Vous voyez, c’est parce que je n’aime pas remuer ces mauvais souvenirs ».

« Je comprends », dit Welner. « Mais je suis psychiatre, et un psychiatre qui n’examine pas tout cela avec vous n’est pas professionnel ».

« Même si cela fait du tort et de la peine à votre patient? », demande Khadr.

À nouveau, il dit à Welner d’examiner les documents de la cour (« Je pense que c’est mieux de lire l’affidavit; je le crois vraiment. »), mais alors que la première journée d’entrevue tire à sa fin, Khadr s’ouvre un peu sur certaines des tortures. « Ils ont essayé des tas de méthodes avec moi », dit-il. « Ils essayaient une chose, puis une autre, puis encore une autre ».

Une fois, raconte-t-il, les gardes l’ont enfermé dans une cellule où « on ne pouvait pas voir le soleil » et « il fallait crier pour parvenir à s’entendre ». Une autre fois, on l’a utilisé comme une « vadrouille humaine » pour éponger sa propre urine. De façon répétée, dit Khadr, les gardes l’ont enchaîné au plancher – les bras fixés derrière les jambes – et l’ont laissé ainsi. Lorsque son père est mort, les interrogateurs lui ont montré sa photo « juste pour me blesser ».

« Ils vous ont montré une photo de votre père mort? », demande Welner.

« Oui », répond Khadr. « Ils essayaient, comme, de se moquer de moi. ‘Oh, tu pleures. Oh, tes yeux sont plein de larmes’. Puis ils ont dit : ‘Oh, ton père était un grand terroriste, et on l’a capturé’ ».

« Quelle a été votre réaction? »

« Je ne leur ai pas répondu ».

« Comment cela vous a-t-il affecté? »

« C’était très douloureux, mais je me suis détaché ».

Welner continue à demander à Khadr quel impact la torture a eu sur lui. « Je ne sais pas vraiment comment mettre des mots là-dessus », dit-il. « J’ai été torturé. C’est la seule façon de l’expliquer ». Il est tellement irrité par la question qu’il demande de changer de sujet.

Ils parlent du gouvernement canadien. (« Je m’attendais à ce que le gouvernement et mon père me viennent en aide », dit Khadr.) Ils parlent de sa famille, disant qu’ils sont « fiers » de lui. (« Ils se font induire en erreur »). Ils parlent de subir l’influence de détenus plus âgés. (« Au début, ils y parvenaient », dit-il. « Mais maintenant, plus personne ne peut m’influencer pour faire quoi que ce soit »).

Welner demande si les autres détenus l’ont jamais menacé pour avoir accepté de parler aux interrogateurs. « Je me suis toujours senti en danger », répond Khadr.

« Pouvez-vous m’aider à comprendre cela? »

Khadr hésite. « Je n’aime pas parler de ce sujet en particulier ».

« Et bien, c’est un bon moyen pour que je m’y intéresse », dit Welner.

« Je sais, mais – »

« Comprenez-vous pourquoi j’ai besoin de savoir cela? »

« Oui », répond Khadr. Les médecins de la défense ont essayé de me faire parler à ce sujet. C’est juste que je ne veux pas parler de ce sujet en particulier ».

« De se sentir en danger de la part des autres détenus? »

« D’une certaine manière », dit Khadr.

« Vous voulez parler d’agression sexuelle? »

« Parlons d’un autre sujet ».

Welner persiste. « C’est quelque chose que j’ai besoin de comprendre », dit-il.

« Je pense que je préfère éviter ce sujet-là », répète Khadr.

«Vous sentez-vous toujours en danger? »

« Je vais toujours me sentir en danger », dit-il.

« Je sais que des comportements sexuels se produisent ici », dit Welner. « Cela se produit dans tout environnement carcéral ».

« Peut-on changer de sujet, s’il-vous-plaît? »

À nouveau, Welner persiste. « Comprenez-vous pourquoi nous sommes curieux – tout comme les médecins – de savoir ce qui se passe? Y a-t-il quoi que ce soit que nous puissions faire pour que vous soyez plus en sécurité ici? »

« Faites-moi sortir de cet endroit », réplique Khadr.

DERRIÈRE LES BARREAUX, Omar Khadr a mémorisé chaque verset du Coran. (« Je n’avais rien d’autre à faire », dit-il à Welner.) Il s’est également imprégné d’autres formes de littérature, de Harry Potter à Un long chemin vers la liberté de Nelson Mandela, jusqu’aux nouvelles torrides de Danielle Steele. Il a aussi lu Le chemin parcouru (A Long Way Gone) d’Ishmael Beah, l’histoire d’un jeune de 13 ans qui a été forcé de joindre l’armée en Sierra Leone, qui a reçu l’ordre de tuer, mais qui a par la suite été réhabilité. « Il a commis, genre, des choses dix fois pires que ce dont on m’accuse », dit Khadr. « Mais on lui a donné une chance de faire ses preuves dans la vie, et pas à moi ».

Selon les procureurs militaires – et l’énoncé des faits approuvé signé par Omar – Ahmed Khadr a expédié son fils de 15 ans en juin 2002 pour servir de « traducteur » pour une cellule militante opérant près de Khost, en Afghanistan. Pendant qu’il s’y trouvait, Khadr a reçu un « entraînement terroriste individuel » dans le maniement des grenades propulsées par fusée, de fusils d’assaut et de pistolets. Une vidéo maison — récupérée dans les débris de l’édifice après la capture de Khadr — montre un ado souriant qui connecte des engins explosifs improvisés et aide à les installer à la faveur de la nuit.

Le 16 juin 2010, à leur seconde journée d’entrevue, Welner apporte une copie de la vidéo. « Puis-je simplement demander à quoi bon visionner cette chose? », demande Khadr.

« Parce que je pense que c’est une chose importante », réplique Welner.

« Non, non, mais qu’est-ce que ça a à voir avec moi? », dit Khadr.

« Parce que vous êtes dedans », dit Welner. « Quel effet cela fait de le voir? »

« Je n’aime pas voir ça », dit Khadr. « Je crois que les gens essaient de me blesser plus que je le mérite ».

Dans une scène, Khadr est assis à côté du leader du groupe, Abu Laith al-Libi, en train de mettre du ruban isolant sur des fils. « Une des choses que j’ai remarquées, c’est que vous assemblez ces explosifs », dit Welner. « Pouvez-vous m’expliquer tout le processus lorsque [Laith] vous a enseigné tout ça?”

« Et bien, il n’a pas eu à me l’enseigner », dit Khadr. « Comme vous pouvez le voir, il s’agit seulement de mettre du ruban sur les fils. Je ne crois pas que ça nécessite une formation ».

« Est-ce que vous iriez remettre ces matériaux explosifs à Zaynab? », demande Welner, en parlant de sa soeur. « Ou est-ce que vous lui donneriez certaines instructions, par précaution pour sa sécurité, et vous assurer qu’elle peut les manipuler de manière responsable? »

« Essayez-vous d’être sarcastique? »

« Non, j’essaie d’être direct avec vous. Êtes-vous en train de me suggérer qu’il vous a tout simplement remis des matériaux explosifs en vous disant : ‘Tiens, prend ça’, alors qu’il était assis à quelques pieds de vous? »

Éventuellement, Khadr admet qu’il avait une expérience préalable avec les explosifs. « S’il-vous-plaît, ne mêlez pas ma sœur à quoi que ce soit de ce genre, parce que ceci n’a rien à voir avec ma sœur ou avec ma famille », dit Khadr.

À nouveau questionné avec insistance sur la vidéo, Khadr pose lui-même une question : « Avez-vous une expérience quelconque des gens d’al-Qaeda? »

« Je ne crois pas que cela réponde à ma question », dit Welner.

« Et bien, je vais y venir », dit Khadr.

« OK. Alors veuillez répondre à la question, parce que c’est votre chance de faire mon éducation sur ce que je pourrais ne pas comprendre de vos expériences là-bas ».

« Premier point, al-Qaeda ne se préoccupe pas de vous – si vous êtes un enfant. S’ils se faisaient du souci pour moi, ils ne m’auraient pas mis dans une telle situation. Et je crois que c’est très évident, vous ne placez pas un enfant avec des explosifs si vous vous préoccupez d’eux, vrai? Voilà le premier point ».

« Croyez-vous qu’Abu Laith prenait soin de lui-même? », demande Welner.

« Il avait ses objectifs et il voulait les atteindre », dit Khadr.

« Vous êtes assis à cinq pieds de lui avec des explosifs ».

« Ouais ».
« Même s’il ne se soucie pas de vous, croyez-vous qu’il ne se préoccupe pas de sa propre sécurité? »

« Oui, c’est vrai », dit Khadr, essayant d’expliquer la contradiction. « Les explosifs ont besoin d’un détonateur pour les faire exploser. Si vous n’avez pas de détonateur, il n’y a aucun risque. Vous pouvez avoir une chambre entière pleine d’explosifs, s’il n’y a pas de détonateur, vous êtes sauf. Ça, c’est le deuxième point. Le troisième point, je vous l’ai dit, c’est que j’ai été un traducteur pendant longtemps, et ils étaient en train d’enseigner aux Afghans comment fabriquer ces choses, et tout en traduisant, j’ai appris à fabriquer ces choses. Est-ce que ça semble raisonnable? »

Khadr était encore à la base aérienne de Bagram, aveugle de l’œil gauche et en train de se remettre de ses blessures, lorsque les interrogateurs lui ont montré pour la première fois cette vidéo sur la fabrication des bombes. (Un interrogateur se souvient : « On l’a capturé avec la main dans le bol à biscuits. ») Lorsque Welner l’interroge sur cette première entrevue, Khadr dit qu’il n’arrive pas à s’en souvenir. « Je subissais un stress énorme et j’étais sur un tas de médicaments », dit-il.

Welner lui demande de décrire le stress. « Je crois que vous, les gens du gouvernement, aimez me voir torturé », réplique Khadr. « Même si ce n’est pas physique, vous aimez me voir torturé ».

« Avez-vous l’impression que c’est une torture psychologique de vous montrer cette vidéo? », demande Welner.

« Oui ».

« Dites-moi en quoi ».

« C’est douloureux. Je vous l’ai dit comme quatre fois déjà ».

« Cela ne peut pas être les deux à la fois », dit Welner quelques instants plus tard. « Ou bien vous vous souvenez de ces choses, ou alors non. Et si vous vous souvenez, alors parlez-moi de ce dont vous vous souvenez, et cela inclut tout ce que vous avez subi qui est pénible pour vous… Mais si vous décidez que vous voulez dire que vous ne vous souvenez pas, parce que vous essayez d’être évasif (‘cagey’) et de manipuler l’entrevue –

« Que veut dire ‘cagey’? », demande Khadr.

« Que vous employez des tactiques. Je ne fais que vous poser des questions. Ou bien vous vous souvenez de cette période, ou bien vous ne vous en souvenez pas ».

« Le gouvernement américain a perdu son aile », dit Khadr.

« Pardon? »

« Le gouvernement américain a perdu son aile », répète-t-il. « Des tactiques? J’ai été détenu dès l’enfance, et vous parlez de tactiques? Quand donc croyez-vous que j’ai eu la chance d’apprendre des tactiques? »

« J’avais peur », continue Khadr. « C’est tout ce que j’ai besoin de vous dire ».

« OK », dit Welner. « Lorsque vous me dites que vous aviez peur quand cette vidéo était projetée, pouvez-vous me dire quelles sortes de peurs vous venait à l’esprit? »

« J’avais peur d’être torturé, plus que je l’avais été ».

« Quand vous dites torturé, à quoi vous attendiez-vous une fois la vidéo terminée ? »

« Viol, souffrance, torture physique : tout me venait à l’esprit », dit Khadr.

« Alors, aviez-vous été violé avant ce moment? », demande Welner.

« J’avais été menacé ».

« OK. Et vous attendiez-vous qu’après qu’on vous ait montré cette vidéo, vous seriez violé par la suite? »

« Tout était possible », dit Khadr.

« Aviez-vous été violé dans le passé? »

« Je ne veux pas répondre à cela ».

« Parce que j’ai l’impression que vous avez été agressé sexuellement dans le passé et les rapports des experts de la défense en santé mentale suggèrent que c’est la cas ».

« Je ne vais pas répondre à cette question », dit Khadr à nouveau. « Je préférerais l’éviter ».

« Vous comprenez cependant pourquoi je pose la question », dit Welner.

« Je comprends », répond Khadr. « C’est pourquoi la menace sexuelle est un point sensible pour moi. Je ne vais pas entrer davantage dans les détails ».

« Avez-vous été sexuellement abusé par Abu Laith? »

«Je ne répondrai pas à cette question ».

« Avez-vous été sexuellement abusé par qui que ce soit de la famille? »

« Je ne veux pas parler de quoi que ce soit à propos d’abus sexuel », insiste Khadr. « Pourquoi ne pas simplement passer au prochain sujet? »

Welner essaie d’expliquer que, en tant que professionnel de la santé mentale, c’est son travail d’examiner « l’impact de différentes choses » sur sa vie. « Si moi, ou n’importe qui d’autre, entreprend de vous connaître et n’a pas une appréciation de ce qui s’est passé, alors une évaluation est incomplète », dit-il. « Et c’est pourquoi je pose ces questions ».

« Je ne parlerai pas de ce sujet », répète Khadr. « Vous êtes un professionnel, vous pouvez tirer vos propres conclusions sur ce que vous considérez comme vrai ».

PENDANT DES ANNÉES, les avocats de Khadr ont pointé du doigt son père, en le blâmant pour le sort de son fils. Mais Omar lui-même ne souscrit pas à ce scénario. « Je ne crois pas que mon père m’a envoyé en sachant que ma vie serait en danger », dit-il. « Et deuxièmement, je ne crois pas que mon père pensait que quiconque allait utiliser ses enfants, et tout ça ».

D’après la version des évènements de Khadr, sa famille agissait constamment comme traducteurs pour des amis arabes vivant en Afghanistan et la demande d’Abu Laith pour ses services ne sortait pas de l’ordinaire. « Nous aimons aider les gens avec la traduction parce que nous avons eu le privilège de ce talent, d’être multilingues », dit-il. « Alors je ne crois pas que mon père pensait qu’ils allaient m’employer d’une manière qui allait mettre ma vie en danger, parce que ce n’était jamais arrivé auparavant ».

Il y a des moments dans l’entrevue, très brefs, où Khadr décrit les évènements du 27 juillet 2002, alors qu’il avait 15 ans. Comme il faisait face à un procès à l’époque, il ne voulait pas discuter spécifiquement le lancement de grenade qui a tué le sergent Speer – et Welner ne lui en parle pas. Mais lorsqu’ils discutent de l’échange de coups de feu, Khadr minimise invariablement son rôle. Quelqu’un d’autre lui a tendu une arme. Quelqu’un d’autre lui a dit de se tenir debout à l’extérieur. Quelqu’un d’autre « a commencé à me traîner alentour » après que les bombes aient commencé à tomber.

« Je ne vous ai pas demandé ceci directement et, aussi, je voudrais le comprendre », dit Welner. « Comment avez-vous l’impression que vous êtes une victime dans tout ceci? »

« Et bien, dès le tout début, être utilisé pour accomplir les objectifs de quelqu’un d’autre, c’est être une victime », dit Khadr. « À Bagram, les gens voulaient de l’information, alors j’ai été la victime. Et aujourd’hui, dans ces commissions militaires, je suis mis en accusation parce que je suis le seul survivant et qu’il y a eu mort d’homme, et qu’il s’est produit des choses déplorables, et il n’y a pas d’autre survivant à blâmer à part moi. Alors je suis une victime. J’ai été une victime depuis le début ».

« Vous êtes-vous déjà vanté ici d’avoir tué un Américain? », demande Welner.

« Non »

« Alors quiconque aurait documenté ce fait serait un menteur? »

« Si j’ai dit cela après une torture, alors ce n’est pas crédible », réplique Khadr. « Mais que j’aie déclaré du fond du cœur que je suis heureux parce que cette personne est morte? Non ».

Vers la fin de l’entrevue, Welner pose encore quelques questions sur le Canada. « C’est un pays que peux considérer comme mon foyer », dit Khadr.

« Et quand vous dites ‘considéré comme mon foyer’, que voulez-vous dire par là? »

« Je ne peux pas dire, par exemple, l’Afghanistan était mon foyer, ou le Pakistan est mon foyer. Mais je peux dire que le Canada est mon foyer. Tu veux y rentrer ».

« C’est un endroit où vous pouvez aller? »

« Oui ».

« OK », dit Welner. « Où aimeriez-vous vivre au Canada, si vous le pouviez? »

« Probablement à Toronto », dit-il. « Bien entendu, je veux vivre près de ma famille ».

« Alors vous vous attendez à vivre près de votre famille? »

« Je suppose », dit-il. « Cela ne veut pas dire que n’habiterai pas ailleurs, cependant. Je n’y ai pas pensé ».

« Si vous n’alliez pas au Canada, où préféreriez-vous vivre? », poursuit Welner.

« N’importe où », dit Khadr, toujours enchaîné au plancher. « Je pourrais probablement vivre n’importe où ».

Si vous pouviez changer quoi que ce soit au Canada », continue Welner, qu’est-ce que ce serait? »

« Voilà une bonne question », dit Khadr. J’aimerais améliorer le champ des droits humains ».

« De quelle manière? »

« Pour rendre la loi applicable à tous, et essayer de ne pas faire de différence entre les gens dans le respect de leurs droits ».

TROIS SEMAINES APRÈS avoir rencontré Omar Khadr, Michael Welner soumettait un rapport de 63 pages aux procureurs militaires. Ses conclusions étaient sans équivoque : Khadr est sournois, impénitent, aussi radicalisé que toujours – et une « vedette gâtée » (“conniving”, “unrepentant”, “as radicalized as ever”—and a “spoiled celebrity.”). Bien qu’il se montre charmant et confiant, ses réponses étaient souvent si évasives et si « intéressées » qu’elles frisaient le ridicule. « Ses réponses », écrit Welner dans son rapport, « sont tellement éloignées de la documentation disponible que sa facilité à les soutenir comme il y parvient est également impressionnante ».

Quant aux allégations de torture, Wener écrit : « Mon opinion professionnelle est que l’affidavit qu’il a soumis démontre sa détermination à faire et à dire n’importe quoi qu’il estime nécessaire pour aider sa cause ».

Lorsque Khadr a plaidé coupable – en échange de cette chance d’aller dans une prison canadienne – Welner s’est montré tout aussi direct à la barre des témoins : « Il jouit d’un grand soutien de la part de certains secteurs des médias qui lui accordent une légitimité », et son statut de vedette aura un « impact instantané sur le potentiel de croissance dont est capable al-Qaeda et le mouvement jihadiste radical au Canada ». (En contre-interrogatoire, Welner a été attaqué pour s’être fié en partie aux recherches de Nicolai Sennels, un psychologue danois qui a déclaré que le Coran est « un livre criminel qui force les gens à commettre des actes criminels ». Welner a dit à la cour qu’il n’était pas au courant des remarques « politiques » de Sennel.)

Lorsque ce fut son tour de s’adresser à la cour, Khadr a offert une version très différente de lui-même. Il a présenté ses excuses personnelles à la veuve du sergent Speer, « pour la peine que je vous ai causé, à vous et à votre famille », et a déclaré qu’il était parvenu à ‘une conclusion’ en prison. « On n’obtient jamais rien avec la haine », dit-il, vêtu d’un costume et d’une cravate, au lieu de son habituelle combinaison orange de détenu. « L’amour et le pardon sont beaucoup plus constructifs, et parviendront à rassembler les gens ». (Ils n’ont pas été appelés à témoigner, mais Khadr a aussi passé des centaines d’heures avec deux experts en santé mentale engagés par son équipe d’avocats : Stephen Xenakis, un psychiatre et brigadier-général à la retraite de l’armée américaine, et la psychologue pour enfants Katherine Porterfield. Tous deux ont écrit des lettres élogieuses au ministre Toews, louant le « point de vue remarquablement positif » de Khadr et son souhait de « contribuer au monde d’une façon qui amène la compréhension religieuse ».)

À l’heure qu’il est (septembre 2012), les autorités fédérales ont très certainement visionné la vidéo secrète de Welner. Techniquement, Toews a encore l’entière autorité de refuser la demande de transfert de Khadr, en dépit de la note diplomatique disant qu’Ottawa serait enclin à la « considérer favorablement ». La loi qui régit la décision du ministre (Loi sur le transfèrement international des délinquants) stipule spécifiquement qu’une demande peut être refusée en raison du fait que le délinquant peut vraisemblablement « mettre en danger la sécurité publique » ou « commettre un acte terroriste ». Une personne qui « a quitté ou qui a séjourné à l’extérieur du Canada avec l’intention d’abandonner le Canada comme son lieu permanent de résidence » peut aussi être refusée. Dans le cas de Khadr, un argument peut être fondé sur ces trois points.

Mais, bien entendu, rien n’est aussi simple. Lorsqu’on en vient aux Khadrs, il n’y a rien de simple. La vraie question à laquelle fait face le ministre Toews n’a rien à voir avec le fait d’autoriser Omar à rentrer au pays de sa naissance. Il va finir par rentrer, à un moment ou à un autre, comme le peuvent tous les Canadiens. La vraie question est celle-ci : à quel Omar Khadr voulons-nous souhaiter la bienvenue? Celui qui aura purgé le reste de sa sentence à Cuba, pour prendre l’avion entièrement libre dans six ans? Ou celui qu’on peut accueillir dans notre système pénitentiaire, et qui sera soumis aux lois de libération conditionnelle qui en font partie?

Si Omar Khadr constitue véritablement une menace sans remord – une vedette rock du jihadisme déterminée à se venger – quelle option protégera le mieux ses concitoyens?

Pour plusieurs de ces citoyens, une autre question mérite une réponse : quand tout cela finira-t-il? En dépit de tout ce qu’il a fait – et de tout ce que sa famille représente – Khadr a passé plus de dix ans à l’intérieur d’un endroit qui est presque aussi abject. Terroriste résolu ou enfant exploité, il n’était qu’un enfant de 15 ans qu’on a littéralement lancé dans un trou noir. Il est resté enfermé pendant plus de deux ans avant même de parler à un avocat.

Il y a quelques jours, Khadr a eu 26 ans –son 11e anniversaire derrière les barreaux aux États-Unis. Au cours de cette entrevue avec Welner en 2010, il a déclaré que tout ce qu’il veut, c’est « une chance de vivre, de vivre pour vrai ». Une chance de prouver que les gens ont tort. Une chance de faire des études et de devenir médecin. Une chance de se marier. « Je ne sais pas si je vais trouver quelqu’un qui va comprendre ce que j’ai eu à traverser », convient-il. « Mais j’ai toujours le rêve que quelqu’un va comprendre ».

Les Canadiens essaient toujours de comprendre, eux aussi. Après tant d’années, et tant de descriptions contradictoires, la vérité sur Omar Khadr reste une cible mouvante. Toews a exigé de voir la vidéo de Welner, dans l’espoir qu’elle offrirait de nouveaux indices sur cet homme que personne ne connaît vraiment. Cela risque plutôt ajouter au sempiternel débat.

Qui est le véritable Omar Khadr? Enfant soldat sans défense? Tueur impénitent? Comme toujours, cela dépend de quels fragments de preuve on est disposé à ignorer.

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Pour lire l’article original de Michael Friscolanti, Maclean’s, 27 septembre 2012: http://www.macleans.ca/news/canada/the-secret-khadr-file/