Études, ski et magasinage

Omar Khadr apprivoise sa nouvelle vie

Par Sheila Pratt, Edmonton Journal, 16 janvier 2016

Crédit photos: John Lucas, Edmonton Journal 

Traduit par Martine Picard

Tout juste après le jour de l’An, Omar Khadr s’est rendu à Banff où il a loué des skis, des bottes et des bâtons et s’est lancé sur les pistes majestueuses, mais pentues de la station Sunshine Village dans les Rocheuses.

Il était bien loin de la petite butte de Snow Valley, à Edmonton, où il a pris son premier et seul cours de ski de l’hiver. Banff est très belle, dit-il. Mais dévaler une vraie montagne allait manifestement être une tout autre aventure. « Je suis resté sur les pistes vertes, mais certaines sont plus difficiles. J’ai bien failli faire un vol plané à l’extérieur de la piste à une occasion et j’ai perdu le contrôle et mes skis à une autre. » Apprendre à skier exige un juste équilibre entre contrôle et lâcher-prise. C’est tout un défi pour moi, affirme Omar Khadr. « Après des années en prison, j’ai l’habitude que tout se déroule de façon prévisible, ce qui est impossible en ski. Avec un peu d’aide, j’arrive tout de même à trouver ça amusant », ajoute-t-il avec le sourire.

Il y a neuf mois, par un beau jour de printemps, Omar Khadr, 29 ans, sortait du palais de justice d’Edmonton après quatorze années de détention, soit quatre au Canada et dix dans une prison militaire américaine à Guantánamo. Depuis, il travaille fort à se refaire une vie en découvrant sa ville d’adoption, en planifiant sa future carrière et en s’adaptant.

Omar Khadr doit toutefois respecter certaines conditions : un couvre-feu et des restrictions de voyage. Il a été libéré sous caution en attendant l’appel qu’il a fait de sa condamnation par une commission militaire américaine pour la mort d’un soldat américain en 2002. Il avait alors 15 ans. Au moment de sa libération sous caution, il avait purgé environ la moitié de la sentence de huit ans qui lui avait été infligée pour ce crime. La justice américaine est toutefois d’une grande lenteur.

Entre temps, dans sa nouvelle communauté, Omar Khadr regarde vers l’avant, non vers l’arrière. Il a parcouru à vélo toute la vallée, est allé au musée des beaux-arts du centre-ville, s’est immergé dans l’histoire à Fort Edmonton Park, s’est rendu à Elk Island Park pour les bisons et a visité le village ukrainien.

Le West Edmonton Mall, avec ses foules bruyantes, est devenu une sorte de sanctuaire pour lui, un lieu d’anonymat. « Pour tout le monde, je suis Omar Khadr. Mais quand je vais dans ce centre commercial, je ne suis qu’un client comme un autre. Personne ne me connaît, je ne connais personne. Je me perds dans la foule. »

Il apprend à conduire, va au cinéma avec des amis et est tout heureux d’utiliser sa carte d’étudiant de l’Université King pour obtenir une remise sur sa pizza. « Après la prison, tout a bon goût, dit-il. Et il est maintenant l’adjoint de la famille Edney lorsque vient le temps de faire l’épicerie chez Costco. (Omar Khadr vit avec la famille de son avocat de longue date, Dennis Edney.)

À l’automne, Omar Khadr s’est joint à un club cycliste urbain afin de pratiquer son sport préféré en bonne compagnie. Le groupe fait un circuit exigeant tous les jeudis. J’étais convaincu que personne ne me connaissait, dit-il. Puis j’ai eu droit à quelques blagues. J’ai alors compris qu’ils me connaissaient, mais qu’ils faisaient comme si de rien n’était. Ils me traitaient comme une personne normale ».

Il a déjà passé toute une journée a grimpé une montagne à vélo à Kananaskis «  jusqu’à ce que tout mon corps fasse mal », dit-il

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Dans ses cours du soir au Northern Alberta Institute of Technology, il était heureux de constater que « personne ne le reconnaissait ». Jusqu’à ce qu’il fasse équipe avec un autre étudiant, un pompier. « Un jour, il m’a dit : « Tu es partout sur Internet. Qui es-tu ? », se rappelle-t-il. Ils ont donc parlé de son histoire, puis ont continué à étudier.

La liberté, c’est génial. « Mieux que ce que je croyais », a-t-il mentionné à sa sortie de prison en mai dernier dans une phrase qui a fait le tour des médias. Cependant, la liberté a fait ressortir un élément inattendu : « la dépendance ». C’est maintenant le prochain point sur ma liste. Comme bien d’autres jeunes, Omar Khadr aspire à devenir autonome et à avoir un travail, un logement et une voiture. « Un jour, j’aimerais m’acheter une Bentley Continental quatre portes. Pour l’instant, je suis réaliste et je me contenterai d’une petite voiture. »

Il pourrait se rapprocher de son objectif au cours de la fin de semaine.

Omar Khadr n’aime pas être le centre de l’attention et n’avait donc pas très envie de faire cette entrevue. Il veut juste être un gars normal qui vit sa vie, laissant son passé derrière lui. Il remercie à voix haute les habitants d’Edmonton de l’accueil qu’ils lui ont réservé. « Les gens d’Edmonton n’ont fait preuve que de gentillesse à mon égard. C’est là qu’on voit l’essence même de qui nous sommes, nous les Canadiens. »

Omar Khadr mène trois programmes d’études de front. Il étudie pour devenir intervenant médical d’urgence. Il suit également des cours d’histoire ainsi que des cours d’éducation physique de première année à l’Université King pour aller chercher des notions de physiologie et il termine ses études secondaires.

Dans la cuisine des Edney, Omar Khadr me fait un café et se fait un thé. Nous prenons ensuite place à table. Avec son calme habituel, il admet être stressé ces jours-ci, car il doit passer les examens du Alberta College of Paramedics pour obtenir son diplôme d’intervenant médical d’urgence. C’est la fin de semaine qui vient pendant deux jours complets. L’enjeu est de taille. S’il réussit, il se trouvera un emploi, possiblement dans une petite ville, « et prendra de l’expérience ». Par la suite, il aimerait passer à un échelon supérieur et devenir technicien ambulancier. Un jour, peut-être le verra-t-on sur les lieux d’un accident soigner des blessés, faire la RCR et sauver des vies ? Je l’espère, dit-il avec un sourire timide. « J’aime le côté communautaire et l’intensité du travail. Je crois que je suis bien placé pour comprendre la douleur et la souffrance et que je peux donc compatir lorsque des gens éprouvent une grande souffrance physique. »

Aider les gens l’aide aussi à guérir de son passé, dit-il. « Ma façon de régler ce pan de ma vie est d’aider les autres. Ça me fait du bien. »

Il a réussi haut la main ses examens d’intervenant médical d’urgence l’automne dernier. C’était un grand jour. « J’étais vraiment heureux. J’avais l’impression que rien ne m’était impossible. J’ai donc marché de l’Institut à la maison, un bon 14 kilomètres. »

Omar Khadr a vécu dans la controverse pendant des années quand le gouvernement Harper le traitait de terroriste non repentant. Sa saga judiciaire n’est toutefois pas terminée. En effet, le gouvernement fédéral se prépare à porter en appel la décision de la Cour d’appel de l’Alberta de le libérer sous caution.

On lui rappelle parfois qu’il est en liberté conditionnelle. Par exemple, il aurait voulu aller fêter au centre-ville pour le Nouvel An, mais il aurait ainsi enfreint son couvre-feu qui commence à minuit. D’ailleurs, la police s’est présentée à la demeure des Edney pour vérifier s’il était bel et bien à la maison. « Ils ne sont venus que deux fois depuis que je ne porte plus le dispositif de surveillance à distance à la cheville, et une de ces fois était la veille du jour de l’An. J’étais à la maison avec la chienne Molly. »

Malgré toutes les épreuves qu’il a vécues, Omar Khadr a gardé la foi. C’est ce qui l’a aidé à passer au travers des jours les plus sombres au début de son emprisonnement lorsqu’il était adolescent. Dans les premières années, il a appris le Coran par cœur. Il a mis deux ans à y parvenir entre ses grèves de la faim, ses hospitalisations et les interrogatoires. « J’ai terminé le 27 mai 2005, le jour de mon déménagement au camp 5. »

Le camp 5 était pire que celui du début. Les prisonniers n’avaient droit qu’à une couverture, à un matelas et à un Coran. Malgré tout, c’est là, dit-il, qu’il a trouvé une grande paix spirituelle qu’il n’a pas ressentie depuis. C’est difficile à expliquer, mais il tente tout de même de le faire : « Moins vous possédez de choses dans ce monde, plus votre connexion à Dieu est grande. Et c’est au camp 5 que j’ai été le plus démuni de toute ma vie. Il tente une analogie : une bougie dans le noir est plus utile qu’une bougie allumée de clarté.

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Omar Khadr rejette toute forme de violence. Et il a un conseil pour les jeunes musulmans qui voudraient se joindre aux extrémistes de l’État islamique.

« La collectivité et les personnes qui la composent ont une responsabilité commune, affirme-t-il. Il faut que la collectivité sache s’adapter aux besoins différents de ses jeunes. J’ai vu des gens prendre de mauvaises décisions parce que leur sens de la communauté n’était pas assez développé. Je l’ai aussi vu en prison où de jeunes hommes se joignaient à des gangs pour se forger une identité. Lorsqu’il est question d’éducation, notre société se concentre trop sur la lecture, les mathématiques et l’écriture. Ces connaissances sont importantes, mais elles ne touchent pas à la notion d’identité. Chaque communauté culturelle doit étudier la question et la faire cheminer. Pour devenir un être équilibré et avoir un esprit critique, une personne doit apprendre toute sorte de notions, dont la foi. Une grande partie de mon identité ainsi que ma façon d’agir avec dignité me viennent de ma foi. Même si j’obtiens tous mes diplômes, ce ne sera pas assez pour moi. Ma foi est très importante dans ma compréhension du monde. »

Il a ajouté : « les jeunes surtout » devrait faire du bénévolat pour redonner à leur communauté. Il a lui-même donné de son temps aux services communautaires Boyle Street et aimerait bien travailler à la Fondation des maladies du cœur. « Le bénévolat vous fait prendre conscience que certaines personnes sont moins choyées que vous. »

« Et ne soyez pas amer. L’amertume ne vous mènera nulle part. »

Il lui a fallu beaucoup de force pour passer au travers des quinze dernières années. « Mais je ne suis pas différent des autres. Nous avons tous une force en nous. Il suffit d’en saisir tout le potentiel. »

spratt@postmedia.com

Le documentaire Guantanamo’s Child : Omar Khadr sera présenté au cinéma Metro le 22 janvier, à 19 h. 

Pour lire l’article original en anglais écrit par Sheila Pratt et publié dans le Edmonton Journal du 16 janvier 2016 : http://edmontonjournal.com/news/insight/after-eight-months-of-freedom-khadr-is-working-hard-at-his-new-life-in-edmonton