Affidavit de 2008

Affidavit de 2008

Je, OMAR AHMED KHADR, prête serment et déclare ce qui suit.

  1. Je suis le requérant dans cette procédure et, en tant que tel, j’ai une connaissance personnelle des questions ci-après déposées pour être sauvegardées et sauf lorsqu’indiqué comme basées sur la foi de renseignements et croyances.
  2. Je suis citoyen canadien. Ma date de naissance est le 19 septembre 1986.
  3. Je suis prisonnier à Guantánamo Bay, Cuba. J’ai été fait prisonnier par les forces américaines le 27 juillet 2002, alors que j’avais 15 ans. J’ai été sérieusement blessé dans la bataille où j’ai été capturé. On m’a tiré au moins deux fois dans le dos, au moins une fois à travers l’épaule gauche, avec sortie à travers la poitrine gauche, et une fois sous l’épaule droite, avec sortie par le haut de mon côté droit. J’ai aussi été frappé par des éclats de shrapnel dans l’œil gauche, et j’ai été blessé à la cuisse, au genou, à la cheville et au pied gauche.
  4. Je crois être resté conscient après avoir été blessé et capturé. Je me souviens d’avoir été porté par les bras et les jambes jusqu’à une aire découverte où quelqu’un m’a posé des bandages. Les soldats m’ont posé des questions sur mon identité. Ils m’ont ensuite placé sur une planche en bois et m’ont porté jusqu’à un hélicoptère. J’ai perdu connaissance au cours du trajet en hélicoptère.
  5. J’ai été inconscient environ une semaine après avoir été capturé. Lorsque j’ai commencé à reprendre conscience, j’ai demandé quelle était la date et j’ai su que j’avais été inconscient pendant une semaine. J’étais éveillé, mais je n’étais pas bien et je n’ai retrouvé mes esprits qu’au bout d’environ trois jours. La souffrance était extrême, et ma douleur était tout ce sur quoi je pouvais focaliser. J’étais dans une tente-hôpital sur une civière. Il y avait là deux autres détenus, un qui avait perdu les deux jambes et qui hurlait souvent pour des médicaments antidouleur, l’autre était un homme plus âgé.
  6. Dans la tente-hôpital, j’étais gardé jour et nuit par deux soldats. Le jour, il y avait un jeune soldat blond d’environ 25 ans, et un soldat mexicain ou portoricain.
  7. Dans les trois premiers jours où j’ai été conscient dans la tente-hôpital, le premier soldat venait s’asseoir à côté de ma civière et me posait des questions. Il avait du papier et prenait des notes. Dans les trois premiers jours, ils m’enchaînaient aux pieds et aux mains sur les côtés lorsqu’ils n’aimaient pas les réponses que je donnais aux questions. À cause de mes blessures, ceci était très douloureux. Au moins deux des interrogatoires dans ces trois premiers jours se sont produits alors que j’étais enchaîné aux pieds et aux mains, et en souffrance. À ce moment-là, je n’étais même pas capable de me tenir debout. Je ne représentais donc aucune menace, et je voyais bien que ce traitement était une punition pour me faire répondre aux questions et pour leur donner les réponses qu’ils voulaient.
  8. Le MP (« Military Police ») latino agissait comme s’il me détestait. Il m’enchaînait et me faisait souffrir souvent. Il disait aux infirmières de ne pas me parler gentiment ou doucement, parce que, disait-il, j’avais tué un soldat américain. Bien souvent aussi, il m’insultait.
  9. Aucun médecin ou infirmière n’était présent lorsque j’étais interrogé. Pendant les interrogatoires, la douleur l’emportait sur mes pensées. Lorsque j’étais revenu à moi après avoir été inconscient une semaine, le premier soldat m’avait dit que j’avais tué un Américain avec une grenade. On me donnait des médicaments antidouleur seulement la nuit, mais les interrogatoires avaient lieu le jour.
  10. Après environ deux semaines à l’hôpital, j’ai été aussitôt mené à une salle d’interrogatoire au camp militaire de Bagram. On m’a laissé tout seul dans la pièce environ une heure. Puis quelqu’un est entré et a commencé à m’interroger. Cet interrogatoire a duré environ trois heures. L’interrogateur était un blanc maigre avec des lunettes qui semblait avoir environ 25 ans. Il avait un petit tatouage en haut de l’avant-bras. Il portait des pantalons de camouflage pour le désert, mais une chemise d’un genre différent. Ils m’ont posé toutes sortes de questions sur tout, et je ne me souviens pas de toutes les questions aujourd’hui.
  11. Durant ce premier interrogatoire, le jeune homme blond criait souvent après moi si je ne lui donnais pas les réponses qu’il voulait. Plusieurs fois, il m’a forcé à m’asseoir sur ma civière, ce qui me faisait très mal à cause de mes blessures. Il a fait cela plusieurs fois pour me faire répondre à ses questions et pour lui donner les réponses qu’il voulait. C’était clair qu’il me faisait asseoir parce qu’il savait que cela faisait mal, et qu’il voulait me faire répondre aux questions. J’ai pleuré plusieurs fois au cours de l’interrogatoire à cause de ce traitement et de la douleur.
  12. Au cours de l’interrogatoire, plus je répondais aux questions et plus je lui donnais les réponses qu’il voulait, et moins on m’infligeait de souffrances. J’ai compris aussitôt que j’allais simplement leur dire tout ce que je croyais qu’ils voulaient entendre, afin de les retenir de me causer de telles souffrances.
  13. Pendant ma détention à Bagram, j’ai été gardé avec d’autres détenus adultes dans un édifice du genre d’un hangar d’aéroport, avec de la clôture en grillage à poules pour diviser la section des prisonniers et des séparations en planches de bois ou des murs pour isoler les aires de détention. J’étais toujours sur une civière et avais encore des perforations dans le corps et des points de suture. J’étais gardé avec les prisonniers adultes.
  14. Les soldats à Bagram me traitaient durement. J’ai été interrogé de nombreuses, nombreuses fois par des interrogateurs. Pendant les deux premières semaines jusqu’à un mois environ, je ne pouvais pas quitter la civière et on m’amenait à la salle d’interrogatoire sur la civière.
  15. Pendant cette période, ma douleur dépendait de ce que je faisais. Si j’étais à relaxer sur la civière, la douleur était de 4 ou 5 sur une échelle de 1 à 10. Si j’étais assis, c’était plus intense. Si on me traitait durement ou si on touchait mes blessures, la douleur montait à 10.
  16. Chaque jour que j’ai passé à Bagram, cinq personnes en vêtements civils venaient et changeaint mes bandages. Ils me traitaient très durement et me filmaient pendant l’opération.
  17. À une occasion, les interrogateurs m’ont saisi et m’ont tiré de la civière. Je suis tombé et mon genou gauche s’est coupé.
  18. À certaines occasions, les interrogateurs amenaient dans la salle d’interrogatoire des chiens qui aboyaient, alors que ma tête était couverte d’un sac. Le sac était très serré autour de mon cou, presque au point de m’étouffer, et rendait la respiration difficile. Ceci me terrifiait. À d’autres occasions, les interrogateurs me lançaient de l’eau froide.
  19. Plusieurs fois, les soldats m’ont attaché les mains au-dessus de la tête, enchaîné à un cadre de porte ou au plafond, et m’ont laissé debout comme cela pendant des heures. À cause de mes blessures, particulièrement les blessures par balles au torse et aux épaules, mes mains ne pouvaient pas être élevées au complet au-dessus de ma tête, mais ils les tiraient aussi haut qu’ils pensaient pouvoir le faire, et ils les attachaient à cette hauteur.
  20. Ils me forçaient souvent à m’asseoir sur la civière afin de créer de la douleur dans mes blessures. Ils savaient que c’était douloureux à cause de ma réaction physique et parce que je leur disais que c’était douloureux.
  21. Alors que mes blessures étaient encore à cicatriser, les interrogateurs me faisaient laver les planchers sur les mains et les genoux. Ils m’éveillaient au milieu de la nuit, après minuit, et me faisaient laver le plancher à la brosse, et l’essuyer avec des serviettes jusqu’à l’aube.
  22. Ils me forçaient à porter de lourdes chaudières d’eau, ce qui faisait souffrir mon épaule gauche (celle blessée par balles). C’étaient des chaudières de 5 gallons. Ils me faisaient également soulever et empiler des caisses d’eau en bouteille. C’était très douloureux et mes blessures étaient encore en cicatrisation.
  23. À plusieurs occasions à Bagram, les interrogateurs ont menacé de me faire violer, ou de m’envoyer dans d’autres pays comme l’Égypte, la Syrie, la Jordanie ou Israël pour être violé.
  24. Lorsque j’ai été à nouveau capable de marcher, les interrogateurs m’ont fait ramasser des déchets, puis ils vidaient les sacs à déchets et me faisaient recommencer. Bien des fois, au cours des interrogatoires, on ne me laissait pas aller aux toilettes, et j’étais forcé d’uriner dans mon pantalon. Ils me disaient que je le méritais.
  25. Parfois, ils me projetaient des lumières extrêmement vives en plein sur le visage, et mes yeux versaient des larmes et des larmes. Ces lumières faisaient très mal, en particulier parce que mes deux yeux étaient gravement blessés et qu’ils avaient des éclats de shrapnel.
  26. Parfois, quand ils me questionnaient, ils me disaient qu’ils me laisseraient partir si je leur disais quelque chose qui leur permettrait de capturer quelqu’un d’important.
  27. Une fois, un interrogateur m’a donné un stylo et du papier et m’a dit de raconter mon histoire. Pendant que j’écrivais, le MP latino de la tente-hôpital est venu à moi, s’est retourné, et m’a envoyé un gaz en plein visage.
  28. Je pense que j’ai été interrogé 42 fois en 90 jours. J’ai le souvenir de 42 fois, mais je ne me souviens pas d’où me vient ce chiffre.
  29. À Bagram, j’entendais toujours des gens hurler, le jour comme la nuit. Parfois, c’étaient les interrogateurs qui hurlaient aux prisonniers de se lever, ou de s’asseoir, ou de ne pas dormir, et parfois c’étaient les prisonniers qui hurlaient à cause de leur traitement. Je connais plusieurs autres détenus qui ont été torturés par le type blond et maigre. La plupart des gens refusaient de parler de ce qu’on leur avait fait. Cela me faisait peur.
  30. Un vieil homme qui avait été capturé avec moi avait aussi été amené au camp de Bagram. J’ai vu des bandages et des blessures sur ses jambes aux endroits où on l’avait torturé. Plus tard, un des interrogateurs m’a dit que l’homme était mort.
  31. Une fois avant que je parte, j’avais les mains attachées au-dessus de la tête, au plafond, et l’interrogateur maigre et blond avec le tatouage m’a dit que j’étais chanceux d’avoir été blessé, car il saurait comment me « traiter », en voulant dire qu’il m’aurait torturé.
  32. Après environ trois mois, j’ai été amené à Guantánamo. Pendant les deux nuits et la journée avant de nous mettre dans l’avion, on ne nous a donné aucune nourriture, pour que nous n’ayons pas besoin d’aller aux toilettes dans l’avion. Ils nous avaient rasé la tête et la barbe, et nous avaient posé un masque de type médical sur la bouche et le nez, et des lunettes de natation (goggles) et des écouteurs pour que nous ne puissions rien voir ni entendre. Une fois, pendant que j’étais dans l’avion, un soldat m’a donné un coup de pied à la jambe parce que j’essayais de m’étirer les jambes.
  33. Dans l’avion, j’ai été enchaîné au plancher pendant tout le voyage. Lorsque je suis arrivé à Guantánamo, j’ai entendu un officier dire, « Bienvenue en Israël ». Ils nous ont à demi tirés, à demi transportés hors de l’avion si rapidement que tout le monde avait des coupures aux chevilles à cause des chaînes. Ils vous frappaient avec une matraque si vous faisiez le moindre faux mouvement.
  34. Ils m’ont laissé dans une aire d’attente pendant environ une heure en attendant les procédures d’examen. Ils m’ont alors amené dans une pièce, où j’ai été entièrement dévêtu et soumis à ùne fouille des orifices corporels.
  35. J’éprouvais beaucoup de douleur au dos et au torse à cause de mes blessures, et j’étais également étourdi à cause du trajet, de la douleur, et du manque de sommeil et de nourriture.
  36. Deux soldats m’ont alors pris en charge, un noir et un blanc. Ces deux soldats m’ont alors poussé contre un mur. L’un me poussait dans le dos avec son coude, l’autre me poussait le visage contre le mur. On m’avait enlevé les lunettes et les écouteurs, mais le masque était toujours sur ma bouche et mon nez, et c’était difficile de respirer. Ils m’ont maintenu comme ça, et je ne pouvais pas respirer, et j’ai perdu connaissance. Lorsqu’ils m’ont senti tomber, ils ont relâché la pression, mais dès que j’ai commencé à me réveiller, ils ont recommencé jusqu’à ce que je m’évanouisse et commence à tomber à nouveau. Ils ont fait cela trois ou quatre fois. Il y avait là d’autres prisonniers qui n’ont pas été traités de cette façon.
  37. Pendant l’examen, ils m’ont donné une douche de deux minutes, ont prélevé du sang, mes empreintes, et ont pris des photos, incluant des photos de mes blessures.
  38. J’ai été amené au Fleet Hospital, où je suis resté deux jours. Pendant que j’étais à l’hôpital, deux interrogateurs sont venus et m’ont interrogé pendant six heures chaque jour. Un interrogateur était en civil et je crois qu’il m’a dit qu’il était du FBI. L’autre était en costume militaire de camouflage. Ils m’ont posé des questions sur tout. Je ne crois pas qu’il y ait eu quoi que ce soit de nouveau. Ils avaient des papiers avec eux et ont pris des notes.
  39. Je ne voulais pas m’exposer à davantage de souffrances, alors je disais toujours aux interrogateurs seulement ce que je pensais qu’ils voulaient entendre. Ayant eu à répondre tant de fois aux mêmes questions, je savais quelles réponses contentaient les interrogateurs, et j’ajustais tout le temps mes réponses en me basant sur ce que je croyais qui m’éviterait d’être maltraité.
  40. Après ces premiers interrogatoires, j’ai été placé en isolement. Ce sont des cellules avec des murs, et seulement une petite fenêtre par laquelle on ne peut pas regarder – la fenêtre vous permet seulement de savoir s’il fait jour ou nuit. Il n’y a aucun contact humain.
  41. On me faisait souvent marcher, dépendant si j’avais ou non coopéré avec les interrogateurs.
  42. On ne m’a pas fourni la moindre opportunité éducative, ni une attention psychologique ou psychiatrique, et j’étais constamment interrogé.
  43. À Guantánamo, j’ai été visité à plusieurs occasions par des personnes affirmant être du gouvernement canadien. Ceci a inclus quatre visites au cours de quatre journées successives, débutant le 27 mars 2003.
  44. La première visite était par un groupe de trois personnes : deux hommes, l’un dans la mi-trentaine, l’autre plus âgé, peut-être dans les 70 ans, et une femme entre 40-50 ans. Les visiteurs se sont présentés comme étant des Canadiens. Ils ont déclaré qu’ils connaissaient ma mère et ma grand-mère à Scarborough, au Canada. Nous nous rencontrions dans une salle de conférence spéciale, plutôt que dans l’habituelle salle d’interrogation, et cette pièce était plus confortable. La rencontre a duré approximativement 2-3 heures. Plutôt que de me demander comment je me sentais, les visiteurs avaient un tas de questions pour moi.
  45. J’avais grand espoir qu’ils allaient m’aider. Je leur ai montré mes blessures et leur ai dit que ce que j’avais déclaré aux Américains n’était pas exact, et n’était pas vrai. J’ai dit que je disais aux Américains tout ce qu’ils voulaient me faire dire, parce qu’ils allaient me torturer. Les Canadiens m’ont traité de menteur et j’ai commencé à sangloter. Ils ont hurlé après moi, et m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire pour moi. J’ai essayé de coopérer pour qu’ils me ramènent au Canada. Je leur ai dit que j’avais peur et que j’avais été torturé.
  46. Ils sont revenus les trois jours suivants, mais je n’ai plus sangloté, car ils n’avaient aucune sympathie. Ils m’ont questionné sur des gens, comme mon père et Arar*. Ils m’ont présenté des photos et m’ont demandé qui étaient les gens. Je leur ai dit ce que je savais.
  47. Au cours de cette seconde visite, les visiteurs m’ont montré approximativement 20 photos de différentes personnes, et m’ont demandé de les identifier. Les Canadiens ne m’ont jamais demandé comment je me sentais, ou comment ça allait, et ils ne m’ont jamais demandé si je voulais envoyer un message à ma famille.
  48. Le jour suivant, les deux hommes canadiens qui m’avaient visité sont revenus. Je leur ai dit que s’ils ne me venaient pas en aide, alors je voulais qu’ils me laissent tranquille.
  49. À la troisième visite par les Canadiens, j’ai dit aux visiteurs canadiens que je voulais rentrer dans mon pays, le Canada, et que je leur parlerais là bas.
  50. Après le départ des Canadiens, et après que j’aie dit aux Américains que mes déclarations précédentes n’étaient pas vraies, la vie est devenue beaucoup plus pénible pour moi. Ils m’ont retiré toutes mes affaires, à l’exception d’un matelas. Je n’avais ni Coran, ni couverture. Ils m’enchaînaient durant les interrogatoires et me laissaient dans des positions pénibles et douloureuses pendant des heures d’affilée. Un interrogateur de la Navy m’a tiré les cheveux et m’a craché au visage.
  51. Approximativement un mois avant le Ramadan en 2003, deux hommes différents sont venus me visiter. Ils m’ont dit qu’ils étaient Canadiens. L’un des hommes était dans la vingtaine, l’autre dans la trentaine. Ces deux hommes ont hurlé après moi et m’ont accusé de ne pas dire la vérité. Un des Canadiens a déclaré : « Les États-Unis et le Canada sont comme un éléphant et une fourmi couchés dans le même lit », et qu’il n’y avait rien que le gouvernement canadien pouvait faire contre la puissance des États-Unis.
  52. L’un des hommes est revenu seul environ un mois après la fête d’Aïd al-Adha. Le visiteur m’a montré son passeport canadien, dont la couverture était rouge. Le visiteur canadien a déclaré : « Je ne suis pas ici pour vous aider. Je ne suis pas ici pour faire quoi que ce soit pour vous. Je suis ici seulement pour obtenir des renseignements ». L’homme m’a ensuite posé des questions sur mon frère Abdullah.
  53. Moins d’un jour après ma dernière visite de la part des Canadiens, mon niveau de sécurité était changé de Niveau 1 à Niveau 4 « moins », avec isolement. On m’a tout enlevé et j’ai passé un mois en isolement. La pièce où j’étais confiné était maintenue très froide. C’était « comme un réfrigérateur ».
  54. Aux environs du Ramadan en 2003, un Afghan, affirmant provenir du gouvernement afghan, m’a interrogé à Guantánamo. Un interrogateur militaire était présent dans la pièce. L’Afghan dit que son nom était « Izmarai » (le Lion), et qu’il venait de Wardeq. Il parlait principalement en Farsi, et un peu en Pashto et en anglais. Il avait un drapeau américain sur son pantalon. L’Afghan semblait mécontent des réponses que je lui donnais et au bout d’un moment, l’Afghan et l’interrogateur militaire ont quitté la pièce. Un officier militaire a alors enlevé ma chaise et m’a enchaîné à un anneau au plancher par les mains et les pieds. Des officiers militaires m’ont alors placé les mains derrière les genoux. Ils m’ont laissé dans la pièce dans cette condition pendant environ cinq à six heures, ce qui était extrèmement douloureux. Occasionnellement, un officiel militaire et les interrogateurs entraient et riaient de moi.
  55. Au cours de son interrogatoire, l’Afghan me dit qu’un nouveau centre de détention était en construction en Afghanistan pour les détenus non-coopératifs de Guantánamo. L’Afghan me dit que je serais envoyé en Afghanistan et violé. L’Afghan me dit aussi qu’ils aimaient les petits garçons en Afghanistan, un commentaire que j’interprétai comme une menace de violence sexuelle. Avant de quitter la pièce, l’Afghan prit une feuille de papier sur laquelle il y avait ma photo et il écrivit dessus en langue Pashto : « Ce détenu doit être transféré à Bagram ».
  56. Au cours d’un interrogatoire à Guantánamo au printemps 2003, un interrogateur me cracha au visage quand il n’aimait pas les réponses que je lui fournissais. Il me tirait les cheveux, et me disait que je serais envoyé en Israël, en Égypte, en Jordanie ou en Syrie – des commentaires que je comprenais être des menaces de tortures. L’interrogateur me dit que les Égyptiens enverraient « Askri raqm tisa » – le soldat numéro 9 – en m’expliquant que cet homme serait envoyé pour me violer.
  57. L’interrogateur me dit : « Ta vie est entre mes mains ». Mes mains et mes chevilles étaient enchaînées, et l’interrogateur a alors retiré ma chaise, me forçant à m’asseoir sur le plancher. L’interrogateur me dit de me lever. À cause de la façon dont j’étais enchaîné, je ne pouvais pas me servir de mes mains, ce qui rendait le mouvement difficile. Obéissant à l’interrogateur, je me levai et aussitôt l’interrogateur me dit de me rasseoir. Je le fais, et aussitôt l’interrogateur m’ordonne de me lever à nouveau. Je ne pouvais pas le faire, alors l’interrogateur appela deux agents de la police militaire, qui m’ont saisi par le cou et par les bras, m’ont soulevé puis m’ont laissé tomber sur le plancher. Les agents de la police militaire m’ont ainsi soulevé et laissé tomber approximativement cinq fois, chaque fois sur les ordres de l’interrogateur. L’interrogateur me dit qu’ils allaient jeter mon dossier dans un coffre-fort et que jamais je ne sortirais de Guantánamo. Cet interrogatoire a duré approximativement deux à trois heures.
  58. À une occasion à Guantánamo, au printemps 2003, j’ai été laissé seul dans une salle d’interrogatoire pendant approximativement dix heures.
  59. Aux environs de mars 2003, on m’a sorti de ma cellule au Camp Delta à environ minuit– 1h AM, et on m’a amené à une salle d’interrogatoire. Un interrogateur me dit que mon frère n’était pas à Guantánamo, et que je devrais me « préparer à une vie misérable ». Je déclarai qu’il répondrait aux questions de l’interrogateur s’ils amenaient mon frère pour me voir. L’interrogateur devint extrêmement fâché, puis appela la police militaire et leur dit de m’enchaîner au plancher. Ils m’ont d’abord enchaîné avec les bras devant les jambes. Après approximativement une demi-heure, ils m’ont enchaîné avec les bras derrière les jambes. Après une autre demi-heure, ils m’ont forcé sur les genoux, et m’ont enchaîné les mains derrière les jambes. Enocre plus tard, ils m’ont forcé sur le ventre, m’ont plié les genoux, et m’ont enchaîné les mains et les pieds ensemble. À un certain moment, j’ai uriné sur le plancher et sur moi-même. Les policiers militaires ont versé de l’huile de pin sur le plancher et sur moi, puis, alors que j’étais étendu sur le ventre, les pieds et les mains enchaînés derrière moi, la police militaire m’a traîné dans un sens et dans l’autre à travers le mélange d’urine et d’huile de pin sur le plancher. Plus tard, on m’a ramené à ma cellule, sans qu’on me laisse prendre une douche et changer de vêtements. On ne m’a pas laissé changer de vêtements pendant deux jours. Ils m’ont encore fait cela quelques semaines plus tard.
  60. Quand on m’a déplacé au Camp 5, j’ai entrepris une grève de la faim. J’étais très faible et ne pouvais pas me tenir debout. Les gardes m’agrippaient par les points de pression derrière les oreilles, sous la mâchoire et sur le cou. Sur une échelle de 1 à 10, je dirais que la douleur était à 11. Ils me donnaient à répétition des coups de genoux sur les cuisses. Une autre fois, alors qu’ils notaient mon poids, ils appuyaient sur mes points de pression, je me souviens qu’ils ont enregistré la scène sur vidéo.
  61. Je continue de faire des cauchemars. Je rêve qu’on me tire des coups de feu et qu’on me capture. Je rêve que j’essaie de m’enfuir et que je n’y parviens pas. Je rêve à tout ce qui s’est passé. À ce sentiment qu’il n’y a rien que je puisse faire. Au sentiment d’être infirme. En dehors de mes problèmes médicaux, les rêves sont ce que j’éprouve de pire présentement. Je continue d’éprouver des douleurs dans le dos et des douleurs aux articulations.
  62. J’ai reçu la première visite d’avocats en novembre 2004. Avant cela, on ne m’a jamais permis de rencontrer un avocat.
  63. En mai 2005, on m’a pris toutes mes affaires, incluant un calendrier que j’avais conservé depuis un moment en 2004 pour noter mes traitements, les évènements et autres. On ne me l’a jamais rendu.
    J’affirme solennellement que tout ce qui précède est vrai et complet au meilleur de ma connaissance.

Sans titre

Voir aussi la version censurée : Affidavit Omar Ahmed Khadr 2008 – redacted
* « Arar » (point 46) : Maher Arar, citoyen canadien détenu illégalement aux É.-U. et en Syrie en 2002. Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Maher_Arar