ÉDITORIAL: Des excuses pour racheter l’inexcusable, par Guy Taillefer, Le Devoir, 6 juillet 2017

OMAR KHADR

Des excuses pour racheter l’inexcusable

Guy Taillefer

6 juillet 2017 |Guy Taillefer | Canada | Éditoriaux

Le gouvernement de Justin Trudeau fait ce qu’Ottawa aurait dû faire il y a longtemps en présentant à Omar Khadr des excuses assorties d’une entente de réparation à hauteur de 10,5 millions de dollars. Que l’opposition conservatrice enrage traduit de sa part une mauvaise foi scandaleuse.

« Cette saga de 14 ans doit connaître son dénouement. Le gouvernement canadien doit maintenant s’excuser au nom de tous les Canadiens pour les abus perpétrés à l’endroit d’Omar Khadr. » Dixit Dennis Edney, l’avocat de Khadr, qui se trouvait à Montréal en avril dernier dans le cadre d’une tournée de sensibilisation dans plusieurs grandes villes canadiennes. Voilà qui est fait, ou du moins sur le point d’être fait, enfin.

Ces excuses et cette compensation auront été bien lentes à venir, considérant le déni patent du droit international et des lois canadiennes qui a caractérisé la descente aux enfers vécue par le citoyen canadien Khadr, cet enfant-soldat devenu grand, aujourd’hui âgé de 30 ans. Un enfer marqué par dix ans de prison militaire américaine à Guantánamo, au terme desquels sa responsabilité dans la mort du soldat américain Christopher Speer, sur le champ de bataille afghan en juillet 2002, était loin d’avoir été parfaitement établie.

Ce qui est parfaitement clair en revanche, c’est qu’il a été soumis à Guantánamo, où il est arrivé à l’âge de 15 ans, à des mauvais traitements assimilables à de multiples reprises à de la torture.

Mieux vaut tard que jamais, bien entendu. Il n’en reste pas moins que le mea culpad’Ottawa est forcément tardif, vu la preuve. En janvier 2010, c’est-à-dire il y a plus de sept ans, un jugement unanime rendu par la Cour suprême affirmait haut et fort que les conditions de sa détention violaient les droits de la personne du jeune Khadr. « La privation du droit [de Khadr] à la liberté et à la sécurité n’est pas en accord avec les principes de justice fondamentale », avait tranché la Cour. À si peu prendre la peine de défendre ses droits, statuait-elle, le gouvernement canadien se faisait complice de leur violation par les autorités américaines.

Guantánamo est devenue l’un des grands symboles des dérives de la « guerre contre le terrorisme » lancée par le gouvernement du président George W. Bush dans la foulée des attentats du 11-Septembre. Ces dérives ont été fort bien documentées. Dans les années 2000, la justice américaine a plusieurs fois tiré la sonnette d’alarme relativement à une politique antiterroriste qui faisait de Guantánamo une zone de non-droit.

Aussi, il est extrêmement troublant que le Canada, d’abord sous les libéraux de Paul Martin puis sous les conservateurs de Stephen Harper, n’ait jamais jugé nécessaire de résister à une politique qui portait forcément atteinte à l’État de droit. C’est une grosse tache sur la belle démocratie canadienne.

Que le gouvernement Trudeau fasse aujourd’hui amende honorable, il y a lieu de s’en réjouir. Il met utilement fin, au demeurant, à une poursuite pour dommages au montant de 20 millions intentée par les avocats de M. Khadr en 2014 contre Ottawa.

À l’opposé, la réaction impénitente de l’opposition conservatrice est proprement imbuvable. Jason Kenney, ancien ministre sous Stephen Harper et aujourd’hui chef du Parti conservateur de l’Alberta, a écrit que « ce terroriste avoué devrait être en prison pour ses crimes plutôt que d’en tirer profit aux dépens des contribuables canadiens ». Le député Michael Cooper a parlé de son côté de la « honte totale » qui consiste à « enrichir un terroriste » qui s’est battu « contre le Canada ».

Certes, cette réaction « trumpiste » s’inscrit dans la logique de l’ancien gouvernement Harper, pour qui la défense de la loi et de l’ordre était le pain et le beurre. Ce dernier a résisté au rapatriement de M. Khadr, survenu en 2012, et s’est opposé bec et ongles à sa libération sous condition, finalement obtenue en 2015.

Mais dire qu’Omar Khadr est un « terroriste avoué » tient de la mauvaise foi la plus crasse, comme on sait que des aveux lui ont été soutirés sous la torture et la menace, que son statut de mineur n’a jamais été pris en compte et qu’il a accepté de se déclarer coupable parce qu’il voyait là son unique chance de sortir de Guantánamo et de rentrer au Canada. S’agissant de s’acharner sur M. Khadr, les conservateurs restent malheureusement égaux à eux-mêmes.

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