Un cobaye nommé Omar Khadr – par Frédéric Bérard, Journal Métro, 6 juillet 2017

Nathan DenetteOmar Khadr; Dennis Edney. Nathan Denette / La Presse Canadienne

Ottawa s’apprêterait à présenter ses excuses à Omar Khadr et les accompagnerait d’un chèque plutôt juteux. Pendant que l’affaire battait son plein, je chroniquais alors pour Droit Inc. et défendais le pauvre bougre, celui-ci croupissant alors dans une cellule de Guantánamo. Torture à temps plein ou partiel et supplices de toutes sortes, au choix du bourreau : privation de sommeil ou de nourriture, défécation sur le prisonnier, voies de fait graves et légers. Sympa.

Classique Guantánamo, vous me direz. Mais il y a plus : le prévenu était, à l’époque de son emprisonnement, mineur. Violation limpide, merci, des divers traités applicables en l’espèce, notamment la Convention sur les droits de l’enfant. Autre chose, probablement plus grave: pendant toutes ces années de détention, jamais l’adolescent n’aura droit à un procès juste et équitable. Jamais.

En fait, seul un pseudo-procès de type commission militaire a failli avoir lieu. Failli, dis-je, parce qu’au deuxième jour des auditions, l’avocat de Khadr, lui-même un soldat américain (hum hum) s’évanouit en pleine salle de cour. Ce sera tout, votre honneur…

Peut-être mieux de même, remarquez bien. Parce l’équipe dressée devant le jeune Khadr avait de quoi laisser dubitatif sur l’issue du «procès» : des procureurs militaires américains, des jurés militaires américains et un juge militaire américain. Et de quoi Khadr était-il accusé, au juste? D’avoir tué un… militaire américain. Sexy.

Autre légère anicroche d’intérêt : des agents canadiens du SCRS participent également à la mascarade en procédant, illégalement bien sûr, à des interrogatoires sous torture. La Cour suprême du Canada s’en mêle enfin et conclut qu’Ottawa a contribué à la détention continue de Khadr et, conséquemment, porté atteinte aux droits à la liberté et à la sécurité de sa personne. Comme l’indique la Cour: interroger un adolescent détenu pour lui soutirer des déclarations à la suite d’accusations criminelles sérieuses, sans qu’il ait pu consulter un avocat, tout en sachant qu’il a été privé de sommeil et que les fruits de ces interrogatoires seront communiqués aux procureurs américains, contrevient aux normes canadiennes les plus élémentaires. Enfin.

***

Je parlais, d’entrée de jeu, de Droit Inc. Parce qu’à chaque chronique sur le sujet, je m’étonnais de lire des commentaires haineux, de recevoir des menaces de mort, de voir certains défendre aussi vigoureusement la décision de laisser Khadr moisir sans procès. Des lecteurs juristes, pourtant.

Me souviens aussi des entrevues accordées aux suites de mon essai La fin de l’État de droit?, dans lesquelles je parlais de l’affaire. Systématiquement, les journalistes posaient la question suivante: pourquoi cette histoire abjecte est-elle méconnue?

Réponse: parce que Khadr a servi de cobaye, Harper n’ayant eu qu’à répéter inlassablement que l’ado était terroriste pour qu’il le devienne, même sans procès, aux yeux de tous, incluant les médias. Test réussi, quoi.

Terroriste, donc, Khadr? Allez savoir. Mais à tout prendre, je crains davantage le terrorisme des saboteurs de l’État de droit. Pernicieux et hypocrite, celui-ci sert des fins manifestement électoralistes, mais provoque l’érosion graduelle des principes de justice les plus fondamentaux…

Pour consulter l’article original, cliquez ici

 

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